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Les fruits du paradis, Hervé Guilloteau (3)

Assister au spectacle Les fruits du paradis produit plusieurs pistes de réflexions. De celle, plus concrète, de l’enjeu pour les comédiens (étudiants en année d’envol au conservatoire de Nantes) à l’idée plus large d’aborder la thématique des attentats, sans volonté de faire un discours. Hervé Guilloteau a mené ce projet, dans le cadre du dispositif Initiales, en proposant une véritable création et ne s’est contenté pas de travailler avec ces jeunes comédiens pour des fins uniquement pédagogiques.

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Marie Van Acker, Simon Garreau, Elvire Gauquelin des Pallières, Quentin Boudaud

Malgré tout, sur ce point de vue pédagogique, Elvire, Simon, Quentin et Marie se retrouvent à faire un pas de côté par rapport à leur apprentissage. Il s’agit plus de reprendre les codes, si tant est qu’il y en ait, d’un film érotique très mauvais. Il faut alors pousser son jeu dans le burlesque sans tomber dans l’exagération caricaturale. Cela n’empêche pas qu’un jeu qui déclenche le rire demande évidemment de la précision. Je m’en suis aperçu au travail mené sur ces scènes durant les répétitions. Il y a également les séquences rappelant les attentats, mais elles appartiennent à un travail esthétique et chorégraphié.

Il y a alors ensuite cette façon de saisir ce que furent ces attentats. Notre position de spectateur est similaire à celle d’Hervé Guilloteau le soir du 13 Novembre 2015, devant sa télévision regardant un film érotique bas de gamme plutôt que les chaînes d’informations. Et finalement, ce n’est pas ce qui se joue sur le plateau qui importe mais ce qui est provoqué par l’entremêlement de l’absurdité de l’histoire de Renée ou d’Adrien (personnages de ce film) et de la présence sourde des attentats. Celle-ci se joue dans des séquences où il y a à la fois le trauma, la violence mais aussi le ridicule positionnement des hommages, à l’image de Quentin Boudaud qui se met à chanter « Utile » de Julien Clerc.

En assistant à ce spectacle, on découvre une nouvelle forme du rire et une nouvelle façon d’aborder le traumatisme. On rit beaucoup mais ce rire se transforme alors en une autre forme, un rire qui fait exploser la compassion et la tristesse. Ce que j’ai compris du spectacle, s’il faut comprendre quelque chose, c’est la découverte de ce rire, face à Quentin chantant « Utile », tandis que Simon ramène les corps d‘Elvire et de Marie. Un rire qui n’explique rien, qui n’est ni salutaire ni une aide mais qui s’installe comme un sursaut de vie.

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Les fruits du paradis, Hervé Guilloteau (2)

On sent qu’il y a deux volontés dans le projet que mène Hervé Guilloteau avec les élèves en année d’envol au conservatoire de Nantes. La première, à l’origine de la pièce, est d’aborder un sujet commun aux deux générations qui forment cette équipe, celle d’Hervé et celle des comédiens. Ce sujet, les attentats de novembre 2015, le metteur en scène ne souhaite pas l’aborder de manière frontale. C’est la deuxième volonté, de ne pas montrer les attentats ou y réfléchir à outrance comme l’on fait toutes les chaînes de télévision le soir même. C’est dit à travers le prisme d’un film érotique «d’une nullité déconcertante » qu’Hervé avait regardé le soir du 13 Novembre « comme on augmente le volume de la musique pour couvrir le bruit d’une querelle ».

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« il m’avait pourtant permis de fuir le bavardage savant des chaînes de télé voisines » Hervé Guilloteau

Ce décalage vis à vis d’un sujet grave produit aussi un autre décalage vis à vis des jeunes comédiens. Hervé Guilloteau les pousse ainsi à sortir de ce qu’il leur a été appris, faire un pas de côté dans l’incarnation des personnages. Je me suis rendu compte lors des deux répétitions auxquelles j’ai assisté, qu’il y a un lâcher prise avec un certain type de jeu, qu’ils doivent se réadapter mais aussi penser avec le metteur en scène. Le projet Initiales permet une expérience concrète mais pas uniquement : Ce que j’ai vu me permet de mesurer à quel point la thématique des attentats est sous-jacente comme non-dite.

J’ai perçu tout de même cette volonté de ne pas montrer, de ne pas jouer sur scène ces événements mais plutôt qu’ils soient perçus par les spectateurs. Ce ne fut pas le même suivi que pour Projet Loup des Steppes (dont je reparlerais très vite) et Juste la fin du monde, car il y a plus de mystère. Sans doute la pièce a un aspect très immersif créé par ce décalage. Je sens que ce sera à travers la vision du spectacle intégralement restitué que je vais saisir la force du propos. « Le piège pour un artiste, c’est de croire que ce qu’il cherche, existe. » dit Hervé Guilloteau et je pense comprendre ainsi cette approche si particulière d’un sujet, qui a déjà été sans doute traité par le théâtre, ou du moins qui le sera.

Les fruits du paradis, Hervé Guilloteau (1)

« Les attentats de janvier avaient déjà suscité toutes sortes de commentaires, dans les médias et chez soi, auxquels j’ai sans aucun doute participé. Mais quand de nouveaux attentats eurent lieu en novembre, je suis resté chez moi. Garder le silence ne veut pas dire « se taire ». Et un soir, comme toutes les chaînes émettaient en boucle le même bavardage savant, j’ai finalement échoué sur W9, qui diffusait un film érotique des années 80. C’était apaisant et Les fruits du paradis sont nés. »

Ce sont les mots de Hervé Guilloteau pour décrire son projet avec les étudiants diplômés du conservatoire de Nantes. De ce metteur en scène, je n’ai vu que son Neveu de Rameau. J’y voyais déjà le regard singulier d’un metteur en scène, montrant un théâtre explosif, voulant déjouer les idées préconçues actuelles (cf mon article sur Addict-culture). En proposant cette création pour le programme Initiales, Hervé Guilloteau fait encore un pas de côté, se détourne de l’académisme et offre un beau premier élan aux jeunes comédiens.

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Elvire Gauquelin des Pallières et Simon Garreau ©Hervé Guilloteau

 

Initiales est un programme proposé par le conservatoire et le TU-Nantes. Il propose à des comédiens, ayant obtenu leurs diplômes, de participer à une création, pour les préparer à leurs insertions professionnelles. Parmi eux, je retrouve Simon Garreau qui avait été la doublure de Tanguy Malik Bordage durant la création de Projet Loup des steppes. Dans la distribution, on retrouve également Elvire Gauquelin des Pallières, Marie Van Acker et Quentin Boudaud. Ils participent tous à ces étranges Fruits du paradis qui au lieu de les faire se confronter au théâtre via une adaptation d’une pièce du répertoire, les emmènent à jouer ce « film érotique des années 80 ».

De ce que j’ai pu voir durant les répétitions, ce n’est ni une parodie grotesque, ni une provocation gratuite qui est en train de se créer. Je n’ai pas encore vue de passage où le trauma des attentats est visible mais cette volonté de montrer ça à travers la vacuité d’un film érotique, ou l’absurde l’emporte sur l’enjeu, me semble très justifiable. On sent que Hervé Guilloteau veut emmener les jeunes comédiens vers une interprétation allant à contre-sens de l’habituel jeu théâtral. Par les situations absurdes et drôles du canevas de départ, les comédiens sont ainsi poussés à aller vers plus de subtilité qui n’y paraît. Le metteur en scène a prononcé une phrase qui m’a marqué: « N ‘oubliez pas que vous n’êtes pas simplement des bouches, mais des corps entiers ». Ca peut paraître une phrase toute simple mais elle résume pour moi assez bien là où se place la subtilité dans le jeu. Elle fait prendre conscience de la présence scénique. Au cours des semaines à venir, j’espère pouvoir saisir ce que Hervé Guilloteau souhaite montrer du trauma et ce qu’il veut exprimer quand il dit « garder le silence ne veut pas dire se taire ».