Archives pour la catégorie Suivis de créations

Le jardin : travail minutieux

C’est un peu le jour j pour l’équipe du Jardin. Quand je débarque à la chapelle du Grand T, l’équipe semble tendue en vue de la sortie de résidence de cet après-midi. Le temps de prendre le café et tout le monde se retrouve sur le plateau. Ils décident de répéter les scènes 3 et 4 qui ne seront pas jouées tout à l’heure. Ce sera sans musique cette fois-ci car Stéphane Fromentin travaille au casque pour affiner le son du début de la pièce.

DSC_0153
© Suzanne Créquy

Ce que j’aperçois ce matin est le mécanisme bien établi de l’adaptation. Chaque élément se maintient l’un l’autre. L’absence de musique montre qu’elle est essentielle à l’ensemble et au ressenti du futur spectateur. Mais la justesse est bien présente dans l’interprétation de Marie-Laure Crochant et Jérémy Colas. On cherche sans cesse à l’améliorer. L’attachement minutieux de Jean-Marie Lorvellec et toute l’équipe me fait réaliser que ma place est bien au bord en tant que spectateur privilégié. Un élément scénographique ou un jeu qui me semble abouti ne l’est pas forcement pour tous.

Cet engagement, comme celui d’un sculpteur face à une pierre, est impressionnant. Je ne vois que la base cohérente et non l’objet fragile que chacun à sa manière vient consolider. Croire déjà en l’équilibre de l’adaptation est la spécificité de ma position qui semble alors un peu naïve. Ce que je peux apporter est ce regard bienveillant et admiratif (sincèrement) à une équipe qui doute et cela vaut pour n’importe quelle création. La distance permet parfois de voir différemment l’accomplissement.

DSC_0053.JPG

Avant l’accueil des invités, Marie-Laure et Jérémy répètent les scènes 1 et 2 qui seront montrées.  La mécanique fonctionne parfaitement. L’atmosphère acoustique, la lumière et l’espace scénique semblent s’accorder pour créer un équilibre qui captive le spectateur. Après réflexion, la répétition avant la présentation était meilleure (« mais c’est toujours ainsi » me dit Lise Mazeaud plus tard) et je réalise la chance que j’ai d’attendre impatiemment la première confrontation avec le public.

Publicités

Le jardin : espace scénique et atmosphère

Le jour du 1er novembre 2018, je pars à Rouans pour assister à la répétition du spectacle Le jardin. Une journée avec l’équipe de Jean-Marie Lorvellec est une véritable chance et la possibilité de me rendre compte de l’avancée du travail. Première remarque : arrivé dans la salle je vois que la scénographie a encore évolué. L’espace est plus réduit ce qui influencera évidemment le jeu de Marie-Laure Crochant et Jérémy Colas. Quelque chose, ici dans cette salle d’un village du pays de Retz, est en train d’aboutir. La nouveauté est évidemment le travail sur la lumière réalisé par Simon Demeslay dont je pourrais vraiment comprendre l’importance l’après-midi.

DSC_0064
© Suzanne Créquy

Une journée entière c’est beaucoup de temps passé avec eux. Il me faut sortir pour me permettre d’avoir la distance nécessaire vis-à-vis de la création. Il y a également dans cette attitude une forme de pudeur. Le travail effectué durant la matinée est de l’ordre de la recherche très infime, une méticulosité que je ne veux pas analyser. Je préfère les laisser pour ne pas rajouter une personne en plus dans la salle. C’est un positionnement que j’ai toujours eu avec les suivis de création dès Projet Loup des steppes.

Ce que je me suis permis de voir ce matin est l’espace scénique plus petit. Des problèmes de positionnement se posent. Cette recherche se fait dans la fidélité au texte tout y en trouvant des espaces de liberté qui vont permettre cette adaptation. Voilà mes pensées quand je me promène dans les rues de Rouans. Lorsque je retourne dans la salle, ils ne vont pas tarder à faire une pause pour le repas. Je remarque alors le travail de Stéphane Fromentin. Son accompagnement musical est comme une nappe tout à la fois relaxante et inquiétante.

DSC_0067 2.jpg
© Suzanne Créquy

Le futur spectateur sera comme absorbé dans ce climat anxiogène, tel un cocon où le danger se signale en douceur. Il n’y a évidemment pas que la musique qui produit cet effet contradictoire. La lumière joue également sur l’atmosphère de la pièce. C’est dans le monde de Jane et Mike, ce futur indéfini, que nous nous immergeons avec la lucidité du danger qui guette.

L’après-midi est consacrée à un bout-à-bout comme la précédente après-midi que j’avais passé avec eux, cette fois-ci avec la lumière. L’importance de l’atmosphère ressentie est primordiale pour aborder le propos de la pièce. Celle-ci est pesante mais immerge le spectateur pour mieux lui délivrer la trame narrative. Quand arrive le temps du traditionnel bilan, je me fais cette remarque : La création de Jean-Marie Lorvellec se construit en dualité. Jérémy et Marie-Laure ont beaucoup de chose à faire comme manger, se déplacer, trouver des objets etc. Cette mécanique doit être celle du quotidien des personnages interprétés. L’espace scénique est donc dédié à cela et l’atmosphère s’applique différemment.

DSC_0217
© Suzanne Créquy

D’un côté donc l’espace de jeu où se déroule la trame narrative et de l’autre l’atmosphère qui englobe et relie le spectateur à la scène. C’est deux axes forment un ensemble où moi, spectateur privilégié, je découvre comment se fabrique l’immersion théâtrale. Dans les discussions de cette fin de journée, il s’agit toujours d’une compréhension du texte de Zinnie Harris. L’adaptation par cette équipe vient y mettre une réponse sans que pour autant le futur spectateur ne s’en aperçoive.

Le jardin : sensations et réflexions

Quand je me retrouve devant l’entrée de la fabrique des Dervallières, je découvre ce lieu que je ne connais pas.  Après que nous nous sommes salués, Jean-Marie Lorvellec me dit que je viens au bon moment. Je vais assister à une mise bout à bout de tout le travail effectué. Je fais la connaissance de Stéphane Fromentin qui s’occupe de la création son et de Simon Desmelay qui s’occupe de la lumière. Jérémy Colas et Marie-Laure Crochant se préparent sur le plateau. Je remarque que la scénographie a changé. Lise Mazeaud l’a repensé non plus divisée en modules mais formant un bloc compact. Il représente mieux la promiscuité de l’appartement de Mike et Jane décrit dans la pièce de Zinnie Harris.

© Suzanne Créquy 1
© Suzanne Créquy

Ce que je constate lors de ce « filage », c’est que le jeu de Jérémy et Marie-Laure contient plus de folies et de tensions. Le texte que j’ai sous les yeux, durant ce moment, n’insiste pas particulièrement sur cela. L’interprétation par les deux comédiens renforce l’atmosphère pesante qui règne dans le temps de la pièce. Le jardin annonce une catastrophe à venir sans en parler directement. La faillite du couple Mike et Jane rend plus sensible le message global sur un monde allant à sa perte. Tous deux possèdent leurs propres failles.

© Suzanne Créquy 2
© Suzanne Créquy

Je n’en ai pas encore parlé ici mais la pièce de Zinnie Harris est un vrai plaidoyer pour un éveil des consciences face au drame écologique que nous allons vivre. Sa radicalité se retrouve dans la proposition d’adaptation de Jean-Marie Lorvellec. Je n’avais pas lu la dernière scène pour me permettre de la découvrir sur le plateau.  J’ai bien fait. Un sentiment puissant s’est emparé de moi à la fin de la pièce. Je suis sorti prendre l’air comme si la chaleur étouffante mais fictive était bien réelle. J’étais égaré dans ce quartier que je ne connaissais pas et l’impression d’avoir accepté malgré moi ce que propose Zinnie Harris me faisait perdre un peu plus mon esprit.

© Suzanne Créquy .3
© Suzanne Créquy

Je suis revenu à moi et ce fut le moment de faire un bilan de ce bout à bout. J’exprime à tout le monde cette sensation que j’ai eu et les convainc que c’est ici la force du travail accomplie. Puis ils  réfléchissent aux évolutions à appliquer durant la prochaine étape de création à Rouans. La scénographie va être repensée et la lumière va apporter une nouvelle dimension. La question du noir plateau est remise en question. Marie-Laure insiste sur l’importance du temps ressenti par le spectateur. Je m’éclipse avec les restes de cette sensation étrange qui s’estompe pour devenir un questionnement interne et incessant.

La foudre se renforce

Le 1er octobre dernier, je suis retourné voir les avancées du projet de Mélissa Leray au théâtre Bel air. Première impression, l’ambiance est studieuse. Yannick et Fleur sont sur le plateau et travaillent une scène bien précise. Le personnage de Fleur se confronte violemment à celui de Yannick, ce qui rajoute au dynamisme que j’avais pu observer l’autre fois. Malgré tout, le temps a changé, il fait plus sombre et froid dans cette vieille salle étrange.

Arrive la pause et l’atmosphère change. On s’agite, on rit. Clara Robert qui s’occupe de la régie trouve enfin une solution pour éclairer le plateau. L’équipe est prête à reprendre le travail. C’est à une sorte de filage que j’assiste. Les éléments irréels de la pièce provoquent comme des non-dits du réel renforçant le propos. Dans l’ensemble, il y a quelques longueurs, c’est encore à épurer mais la maitrise du plateau est là. Maxime Devige est beaucoup plus à l’aise et ressort de ce travail épanoui. Son personnage, pivot entre le public et la scène, est plus net dans ses déplacements et son incarnation. D’ailleurs, c’est l’ensemble des personnages qui semblent être renforcés.

IMG_2986

S’ensuit une séance photo avec Lucile Jousmet qui s’occupera de l’affiche et du livret. L’ambiance est décontractée. Je sens que tous ont besoin de ces moments moins sérieux pour souder l’équipe et aussi pour évacuer le tragique dont traite la pièce de Mélissa Leray. Tragique d’autant plus présent que la pièce contient maintenant ces moments d’irréels et d’absurdes renforçant le propos sur les violences conjugales et les femmes sous l’emprise des pervers narcissiques.

La foudre s’intensifie

De retour dans l’étrange théâtre Bel-Air qui semble être le lieu de ma rentrée théâtrale. Je retrouve l’équipe d’Après la foudre (titre provisoire) de Mélissa Leray, quasiment un an après la première étape. Il y a eu quelques changements. Maxime Devige et Yannick Hachet sont toujours là. Mais Fleur Monharoul remplace Marion Parpirolles. Hélène Vienne est à la collaboration artistique. Ce jour, l’équipe est au complet. Il y a même la costumière Élise Leliard qui vient faire ses propositions. Dans une ambiance joyeuse, les comédien-n-e-s essayent les habits de leurs personnages. Je m’aperçois alors que Yannick Hachet et Maxime Devige endossent également le rôle de médecin.

Puis vient le moment du travail, tout le monde autour de la table, au plus près du texte réécrit par Mélissa. Ils semblent conscients d’avoir plus de temps pour travailler. Ils cherchent les intentions, renforçant l’absurde du discours médical. On ne s’empêche pas de renforcer l’aspect risible, ce qui diffère de la précédente étape de travail très centré sur le drame. Hélène me dit qu’elle essaye d’introduire ces effets comiques. « C’est pas mal d’en rajouter » dit Mélissa au détour d’une conversation. Ainsi est mise à jour la petite faille d’irréel qui va faire ressentir l’abime où se trouve le personnage féminin.

Puis Fleur, Yannick et Maxime se retrouvent sur le plateau. Je me rends compte que le projet a pris de l’envergure. Les personnages sont plus affirmés donc plus ambigus, celui qu’interprète Fleur semble plus énergique. Le drame l’a poussant dans ces retranchements. La trame narrative est identique mais semble renforcée dans sa façon d’être exposer. L’entremêlement entre les souvenirs et le moment présent est plus indistinct. Le geste théâtral est radicalement au service du propos.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Je trouve très agréable de suivre un projet sur une durée plus longue. Il y a une certaine jubilation à voir la construction d’un spectacle. Après la foudre (titre provisoire) deuxième saison, c’est comme voir le geste d’une première mise en scène, évoluant avec vivacité et liberté.

P9240226.JPG

Création du Jardin : un nouveau monde de théâtre

Pour la reprise de mes suivis de créations, je suis de retour dans le théâtre bel air, étonnant théâtre rococo construit au XIXe siècle, qui tombe depuis en désuétude mais qui est tout de même utilisé par les metteurs en scènes et comédiens pour répéter. J’avais pu découvrir ce lieu en assistant à une répétition de la création de Hamlet le vrai, avec une mise en scène d’Yves Arcaix. Je suis toujours aussi surpris d’être dans un tel endroit au cœur du centre-ville de Nantes. Mais concentrons-nous sur la création de la pièce Le jardin de Zinnie Harris, inédite en France. Mise en scène par Jean-Marie Lorvellec, elle est interprétée par deux comédien-ne-s, ici  Marie-Laure Crochant et Jérémy Colas.

Jérémy Colas et Marie-Laure Crochant durant le filage
Jérémy Colas et Marie-Laure Crochant durant le filage

On semble aujourd’hui se pencher plus particulièrement sur la scénographie. D’ailleurs Lise Mazeaud, scénographe de la création, est présente pour assister à un « filage » de la première scène. Marie-Laure et Jérémy donne vie à un texte dont j’avais déjà pu entendre une lecture par les mêmes comédiens un an auparavant. Mais ici,  par le jeu tout devient plus vivant, plus intense. La pièce et les mots de Zinnie Harris prennent une toute autre dimension. Quelques choses de l’ordre de la folie fait son apparition dans cet appartement. Bien sûr ce à quoi j’assiste est une ébauche de travail mais me fait constater de l’évolution qu’il y a eu entre la lecture sobre à la mise en jeu. L’espace semble être fait pour contenir ou plutôt ceinturer cette folie. Il faut savoir que dans la pièce, une chaleur étouffante saisit les personnages.

Marie-Laure Crochant et Jérémy Colas

Après ce « filage », tout le monde se retrouve autour de la table pour discuter. La scénographe donne son avis sur le travail accompli. C’est une atmosphère plus studieuse sans être totalement étriquée que je découvre. Tout le monde semble être au service de la pièce et de sa bonne compréhension. D’ailleurs, Jean-Marie Lorvellec me prévient que les mots de Zinnie Harris seront rigoureusement respectés, ce qui sera d’ailleurs le moyen de modeler la mise en scène. Il y a dans cette discussion, à laquelle je participe modestement, une recherche de subtilité. On s’interroge sur la notion du vrai et du faux, vaste thème dans le théâtre. C’est une répétition différente des autres et je sens à nouveau que cette année va se déployer tout un nouveau monde de théâtre.

discussion jardin bel air
Jean-Marie Lorvellec, Lise Mazeaud, Jérémy Colas et Marie-Laure Crochant

Et Hybris se déploya

Je suis allé voir la première représentation du spectacle Hybris avec beaucoup d’impatience et de curiosité. Je ne pouvais imaginer à quel point voir ce spectacle allait me procurer tant de plaisirs. Aux répétitions, je n’avais vu que quelques scènes en cours de conception. Même pendant le filage, je m’étais obligé à ne pas en voir l’intégralité, comme pour tous les autres spectacles suivi sur mon blog.

Vanille Fiaux © Bastien Capela

Il y eu durant cette représentation le plaisir de voir ces morceaux s’assembler en une composition puissante, possédant nombre de qualités : celle du jeu de Vanille Fiaux et de Manuel Garcie-Kilian, celle du texte et de son déploiement sur scène ou encore la symbiose avec la musique de Seilman Bellinsky. Avec ce spectacle, Vanille et Manuel nous parlent poétiquement (dans son sens littéraire et non qualitatif) du débordement amoureux. Le spectacle révèle l’aspect intemporel de la passion. Il y a dans Hybris une douce brutalité à montrer l’amour fou dans sa déraison et nous emporter à travers l’espace imaginaire de la scène.

Manuel Garcie-Kilian © Bastien Capela

On ne peut pas décrire Hybris comme spectacle romantique. Il n’use pas du canevas traditionnel lorsque l’on parle du sentiment amoureux. Il le décrit tel qu’il est, insaisissable et inépuisable. Étant le premier à penser que cette thématique est désuète, j’ai ressenti alors le plaisir d’être démenti. L’amour est encore un sujet pour le théâtre surtout quand on dépasse le cliché mièvre qui lui retire toute sa violence. Hybris nous rappelle que l’amour est violent, pouvant autant stimuler que détruire.

© Bastien Capela