Archives pour la catégorie Notes de lectures

Soeur (Marina & Audrey) de Pascal Rambert

Après Reconstitution parue en mars dernier, Pascal Rambert revient avec une nouvelle pièce intitulée Sœurs (Marina & Audrey). C’est à nouveau une pièce à deux personnages qui d’une manière différente se confrontent. Ces deux sœurs, dont les prénoms sont ceux des comédiennes Marina Hands et Audrey  Bonnet, se disputent avec violence et acharnement. Rapprochés par le carcan familial, les dialogues sont le reflet d’une puissante haine l’une envers l’autre.

couv Soeurs Pascal Rambert

 

Ce flot incessant de reproches est provoqué au départ par l’arrivée d’Audrey sur le lieu de travail de Marina. Il s’ensuit un écoulement virulent qui semble être enfoui depuis longtemps. Dans l’édition des solitaires intempestifs, le texte ne contient aucune indication scénique ni de ponctuation ce qui rend leurs colères plus dense. Cette particularité m’amène à penser que la lecture doit être bien différente de l’adaptation qu’en a donné Pascal Rambert à partir le 6 novembre à Annecy où la pièce a été créée.

Cette haine ne s’explique par la liste de doléances que dressent les deux sœurs. Elle semble résonner absurdement entre les murs qui ceinturent toute famille. Il semble malgré tout que Marina et Audrey n’ont pas eu à connaitre d’autre fatalité que celle du lien filial. Par son écriture, Pascal Rambert donne des informations sur cette famille (père archéologue, mère écrivaine, enfance à l’étranger etc.) mais met en avant ce moment présent de la dispute. Il ne supplante pas le récit à l’acte du moment, c’est-à-dire la confrontation de deux sœurs.

Dans ma lecture de ce texte, je fais l’effort d’y voir ce moment présent qui au-delà des personnages est celui de deux comédiennes sur un plateau de théâtre. Ce que j’ai pu déceler de l’écriture de Pascal Rambert est justement cela : cet effort du présent. Le dramaturge semble écrire au présent de l’acte de création sur le plateau et moins au passé de la trame narrative. Mais il suffirait de se renseigner ou directement lui poser la question sur son processus d’écriture.

Soeurs (Marina & Audrey) de Pascal Rambert
Paru le 5 novembre 2018 aux Solitaires intempestifs
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Point de non-retour [Thiaroye] d’Alexandra Badea

Lire une pièce de théâtre est toujours une activité surprenante. Impossible de se départir d’une réflexion sur la scénographie, de ne pas essayer d’imaginer comment ce texte peut être déployé sur scène. Avec Point de non-retour [Thiaroye] d’Alexandra Badea, il y a la fois ce plaisir d’imagination mais aussi une grande qualité littéraire. La narration dispersée apporte une densité à l’enjeu de la pièce. L’auteure met en scène sa propre pièce. Elle se jouera au théâtre de La colline du 19 au 14 octobre. Je n’aurais sans doute pas l’occasion de voir cette mise en scène mais la lecture permet une approche de ce travail.

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Point de non-retour [Thiaroye] raconte l’histoire de Nina et d’Amar dans les années 70 et de Biram (leurs fils), Nora et Régis dans les années 2000. C’est aussi l’histoire d’un passé enfoui, qu’on veut déterrer mais qui est une plaie encore ouverte. Les personnages font face différemment à cette blessure.

Ce passé est le massacre de Thiaroye survenu à Dakar le 1er décembre 1944. Pour ceux qui ne connaissaient pas cette tragédie, elle est découverte petit à petit, comme quand on recule pour prendre conscience de l’ampleur d’un bâtiment. On enlève alors la couche de terre qui le recouvre pour constater le désastre.

Les personnages sont des archipels éparpillés dans le temps et l’espace que la langue et leurs voix intérieure viennent densifier. Ils sont reliés par des gestes d’humanité. Alexandra Badea place un langage sur la blessure encore béante du massacre de Thiaroye, comblant par les voix des comédiens sur le plateau le silence autour de cet événement. C’est un geste théâtral avant tout mais il vient mettre à jour un passé que l’on doit reprendre en main. Qualifier cette démarche de politique serait ridicule, car l’art, si petit soit-il, vient parfois au plus proche de notre réalité. Il reste aux spectateurs et autres lecteurs de faire le travail.

Point de non-retour [Thiaroye] Alexandra Badea
paru le 13 septembre à l’Arche éditeur

Bandes parallèles Yoann Thommerel

La publication aux éditions Les solitaires intempestifs de Bandes parallèles et la venue proche à Nantes de son auteur m’ont permis de le découvrir. Yoann Thommerel est poète, dramaturge et metteur en scène. Il est également directeur du développement culturel à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine). Il a fondé une revue et une maison d’édition. Un auteur donc protéiforme qui fait la passerelle entre  mon goût pour la poésie contemporaine et celui du théâtre. Il sera présent au festival Midi-minuit poésie à Nantes du 10 au 13 octobre 2018, dont je reparlerais sûrement sur ce blog.

couv Bandes parallèles Yoann Thommerel

Bandes parallèles, ce sont trois histoires qui « se télescopent » dit l’auteur. Chacune ayant pour point commun la présence d’une ou plusieurs cagoules, accessoire à la portée symbolique importante. Ces histoires racontent une action radicale où comment la présence de la cagoule permet l’anonymat et ainsi radicalise les actes. Il y a un rapport à notre monde très direct dans cette pièce. Chaque histoire reprend des faits actuels, les racontant souvent avec une dérision mordante. Que ce soit avec la manif pour tous, l’arnaque par internet ou les violences policières dans les lycées, l’écriture de Yoann Thommerel est en prise avec une réalité contemporaine.

Il y a dans ce texte une hybridation formelle que l’on retrouvait déjà dans Trafic paru aux éditions Les petits matins en 2013. Entre poésie, texte expérimentale et théâtre, Yoann Thommerel fabrique un dispositif  pour la transposition scénique. Ces trois histoires sont une démonstration souvent drôle et parfois violente de comment la radicalité s’opère. Elle est utilisée comme moteur du récit théâtral mais n’est pas jugé ou expliqué. C’est un moyen pour développer une forme que j’aimerais voir s’appliquer sur scène, comme un poisson qu’on libère dans une rivière.

Bandes parallèles de Yoann Thommerel
paru le 7 septembre 2018 aux éditions Les solitaires intempestifs

Souffle suivi de Sa façon de mourir de Tiago Rodrigues

Après sa création au festival d’Avignon en 2017, nous pouvons enfin lire ou (re) découvrir Souffle de Tiago Rodrigues. La publication aux solitaires intempestifs du texte traduit du portugais par Thomas Resendes est accompagné d’une autre pièce intitulée Sa façon de mourir. A travers ces deux pièces, je retrouve le même espoir pour l’art dont j’avais rendu compte à la lecture de Bovary. Le dramaturge  portugais porte sur scène son attachement au théâtre et à la littérature, tous deux résolument liés dans son œuvre.

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Souffle est un hommage au théâtre et surtout à l’un de ces métiers d’apparence désuet, celui de souffleur. Tiago Rodrigues est directeur du théâtre national D. Maria II de Lisbonne. Dans ce théâtre, Cristina Vidal y fait ce métier depuis 40 ans. La façon dont est construite la pièce est ouverte. Elle met en jeu la volonté du metteur en scène de présenter sur le plateau la vie de cette femme. Et l’on voit alors tout l’enjeu de Souffle : raconter une histoire, une vie dédiée au théâtre et ainsi comprendre la place de cet art dans notre société occidentale.

Je n’ai vu que des extraits vidéos de la mise en scène de Souffle par l’auteur lui-même.  Il me semble donc que la lecture ne suffit pas pour évaluer l’originalité de cette pièce. Dans ce que j’en ai  vu, Cristina Vidal, sur scène, exerce son métier et d’autres jouent l’histoire racontée. Des extraits de pièces qui furent joués dans le théâtre illustrent le récit comme des flashbacks sur le travail de Cristina.  J’ai perçu une certaine malice de la part de l’auteur dans la construction narrative et dramaturgique de sa pièce. Malgré tout,  je me demande si l’optimisme n’est pas plus subtilement perceptible dans la vision de la mise en scène qu’à sa lecture.

Sa façon de mourir est une pièce destinée au tg STAN,  groupe théâtral qui m’a toujours fasciné mais dont je n’ai pu voir aucune représentation, les bribes que j’en ai perçues m’ont suffi. La pièce met en parallèle deux séparations, l’une à Anvers en 2017 et l’autre à Lisbonne en 1967. Tout cela à travers le prisme d’une lecture d’Anna Karénine de Tolstoï. La particularité est la multiplicité des langues utilisées. On y parle flamand, portugais et Français. Encore une fois, on ne peut se rendre compte de cette particularité qu’en assistant à sa mise en scène. Dans la traduction de Thomas Resendes, tout est traduit en Français pour permettre la compréhension.

On devine à travers la lecture une expérience de spectateur, d’avoir à entendre les comédien-e-s  dans ces trois langues. On pourra y saisir qu’au-delà de la transposition de l’histoire d’Anna Karénine et de celle de ces deux couples il y a un questionnement sur la langue et de son discernement. La pièce est donc plus approfondie que l’aspect dramatique quasiment cinématographique qui s’en dégage. On perçoit aussi la passion littéraire de Tiago Rodrigues et de sa constante utilisation dans son travail théâtral.

Ce que l’on ressent à la lecture de ces deux pièces est une inventivité au service de la scène.  Contrairement à Bovary, la lecture simple n’a pas comblé ma curiosité mais me pousse à en voir le déploiement à travers une mise en scène. Je constate qu’une lecture d’un texte de théâtre qui provoque cette envie est bien plus intéressante car l’essentiel est dans le partage entre les artistes sur le plateau et le public. C’est lorsque cette confrontation est nécessaire que le texte en devient plus essentiel pour la scène. Il est viscéralement attaché aux moments éphémères que sont les représentations.

Souffle suivi de Sa façon de mourir de Tiago Rodrigues
Traduit par Thomas Ressendes, paru aux Solitaires intempestifs

 

Reconstitution de Pascal Rambert

Je n’ai pas la chance de pouvoir aller voir la dernière création de Pascal Rambert mais par l’intermédiaire de la publication du texte aux éditions du solitaire intempestif, je peux en constater la force mêlant désirs intimes, réconciliations et théâtre du corps. Reconstitution a été écrit à la demande de Véronique Dahuron et est un acte autant intime qu’un partage scénique. Pascal Rambert écrit avec cette pièce les retrouvailles d’un désir entre un homme et une femme, Véronique Dahuron et Guy Delamotte du Panta-théâtre de Caen.

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Sans aucune didascalie, ce sont des paroles au présent, que cet homme et cette femme vont échanger pour reproduire le moment du premier élan de désir. C’était il y a plusieurs années, depuis les corps ont vieilli et le temps a œuvré pour y placer sa violence. Les corps se mettent en scène pour interroger une intimité impudique placée dans un espace partagé. Véronique et Guy s’interrogent et cherchent ce qui a provoqué l’amour et le désir et les bouleversements qui vont avec.

A la lecture, je n’ai ressenti aucune gêne face à l’intimité de ce couple. Pascal Rambert semble avoir trouvé l’équilibre qui permet au spectateur de la saisir en l’assimilant. Rendre publique de telles retrouvailles est un acte scénique fort qui interroge chacun sur ce que ça bouscule intérieurement. Il y a cette violence du présent mais aussi le temps qui agit sur le corps. Nous sommes tous capable d’en saisir l’universalité et la beauté qui en émerge. Le théâtre qu’il soit lu ou vu est bien un lieu où une intimité peut être partagée.

Reconstitution de Pascal Rambert

paru au Solitaires intempestifs

7 minutes – comité d’usine de Stefano Massini

J’ai découvert grâce à L’Arche Éditeur un dramaturge italien, Stefano Massini, qui s’empare de thématiques sociales et politiques fortes. Après avoir abordé l’affaire Lehman Brothers dans Chapitres de la chute – Saga des Lehman Brothers, ou le combat de la journaliste Anna Politkovskaïa dans Femme non rééducable, il utilise ici un fait réel de la lutte des déléguées du personnel d’une usine française.  Avec 7 minutes comité d’usine, il utilise le réalisme politique pour dénoncer plus efficacement le management pernicieux auxquelles font face les salariées et ouvrières d’usines.

7 minutes a l’efficacité de sa forme, un huis clos où onze personnages se retrouvent face à une décision à prendre.  Ce ne sont pas ici douze hommes en colère mais onze femmes face à un deal des « costards cravates » pour éviter le licenciement massif. « Costards cravates » est l’unique terme utilisé pour désigner les dirigeants.  Blanche, la porte-parole du comité d’usine, sort de la négociation avec une lettre pour chaque déléguée du personnel. Ces lettres les invitent à accepter une réduction de 7 minutes sur leurs temps de pause.

À partir de là, Blanche devient le personnage-clef, qui tentera de raisonner les autres femmes en n’acceptant pas ce compromis. « 7 minutes, ce n’est rien » : C’est le piège où l’on peut tomber trop facilement.  Stefano Massini réussit à condenser toutes les tensions qui peuvent éclore dans les luttes sociales. La cruauté du système économique se ressent dans ce compromis que le comité d’usine va accepter ou non.  Parfois caricaturale, la pièce a le grand mérite de remettre le politique au cœur d’un théâtre engagé, sans pour autant donner une leçon démagogique aux spectateurs / lecteurs.

7 minutes de Stefano Massini traduit par Pietro Pizzuti
paru à L’Arche Éditeur le 28 mars 2018

Bovary de Tiago Rodrigues

Que l’on ait lu ou non l’œuvre de Gustave Flaubert, Bovary de Tiago Rodrigues vient se placer dans son sillage pour explorer plus largement la thématique de la morale dans l’art. Se basant sur le procès intenté à l’auteur de Madame Bovary en 1857 pour offenses à la morale publique et à la religion. Dans cette pièce, Rodrigues effectue un dédoublement narratif par l’interprétation du procès avec l’accusateur Pinard et l’avocat de la défense Sénard, mais aussi des personnages du livre et de Flaubert lui-même.

Avec humour, la pièce se répartit en plusieurs temporalités qui parfois se rejoignent. La lecture du texte provoque le plaisir de s’y perdre. Au-delà du procès et de Madame Bovary se dresse un questionnement sur la liberté morale d’un auteur à écrire une œuvre. Bientôt, c’est Emma Bovary qui fait le procès de son créateur. Ce jeu de miroir fonctionne parfaitement à la lecture de la pièce et doit créer une dramaturgie particulière pour le plateau. Mais je ne cherchais pas à m’imaginer une représentation scénique quand je lisais ce texte. Mon plaisir étant plus d’alimenter mon imaginaire et mon éthique littéraire.

C’est la première pièce de théâtre que je lis avec autant de plaisir que toute autre œuvre littéraire. Plaisir de lecteur qui dans un jeu de miroir vient poser la question de l’aspect littéraire du théâtre. Ici, Tiago Rodrigues a bel et bien écrit une pièce de théâtre, qui semble fonctionner tout autant pour le lecteur que pour le spectateur. Mais en abordant l’histoire de l’un des chefs d’œuvre de la littérature française, j’ai lu cette pièce en oubliant la salle de théâtre. J’imagine aisément que voir Bovary sur scène doit avoir un effet différent car l’héritage du lecteur que je suis doit beaucoup à Flaubert et son Emma Bovary.

Bovary de Tiago Rodrigues est publié aux Solitaires intempestifs, traduit du portugais par Thomas Resendes