Archives pour la catégorie bréves de scénes

CAMARADES, retour sur une génération

C’est avec un grand plaisir et beaucoup d’attentes que je retrouve la compagnie Les maladroits avec le nouveau spectacle Camarades joué au Tu-Nantes la semaine dernière. J’en attends beaucoup car le précédent spectacle Frères fut un véritable succès avec une tournée partout en France et même des représentations au Brésil. Comment Benjamin Ducasse, Valentin Pasgrimaud, Hugo Vercelletto-Coudert et Arno Wögerbauer se sont-ils retrouvés pour proposer un nouveau projet ? Ce que l’on peut noter en premier lieu est le travail si maîtrisé des comédiens, minutieux à en dissimuler un peu la fougue des jeunes créateurs.

On suit dans Camarades la vie de Colette ou plutôt sa reconstitution par quatre comédiens. De sa naissance à Saint-Nazaire jusqu’à son départ aux États-Unis dans les années 70 en passant par Mai 68 à Nantes, Colette symbolise une génération que Les maladroits viennent mettre en jeu sur le plateau. Ils utilisent leurs corps et des objets de toutes sortes, du sucre, des boites et aussi de la farine (sur laquelle ils soufflent pour créer de la fumée). En abordant ainsi la vie de Colette, ils interrogent une génération rompue à la révolte et au politique. Les maladroits n’oublient pas que Mai 68 et ce qui a suivi fut aussi le début d’une prise en considération de la place des femmes dans la société.

 Mais en s’emparant du sujet, on peut se poser la question de « l’accaparation culturelle ». En retraçant la vie de Colette, Les maladroits sont amenés à interpréter des femmes, notamment Gisèle Halimi, avocate féministe, figure de la lutte pour l’avortement. Dans la période américaine de Colette, ils jouent également le rôle de noirs américains pour évoquer la lutte contre la ségrégation raciale. Cela peut évidemment poser des soucis. Cependant, cette question n’est pas masquée et reste ouverte. Par exemple, lorsque les comédiens parlent les uns sur les autres pour choisir la destinée de Colette, on comprend alors l’ironie montrée, de quatre hommes décidant « à la place de » et c’est un moyen de ne plus douter de leur sincérité.

Il y a aussi une chose importante à comprendre pour ne pas juger trop vite. Ce que proposent Les maladroits est un théâtre d’objet donc de reconstitution. Contrairement au théâtre classique, il ne s’agit pas de se mettre dans le rôle d’un personnage mais de reconstituer avec des objets et son corps ce que l’on veut montrer sur le plateau. Ainsi, Colette et son monde n’apparaissent pas dans le corps de ces quatre hommes mais dans l’imaginaire stimulé du public.

Camarades pose des questions intéressantes et il faut saluer ce geste théâtral d’une compagnie dont on souhaite voir la progression au fil du temps. On espère qu’ils atteindront une notoriété à l’égale du travail mené, c’est-à-dire importante.

Camarades de la compagnie Les maladroits se jouera dans le département avec le grand T ( Rouans le samedi 15 décembre, Ancenis le mardi 26 février, Nort-sur-Erdre le vendredi 1 mars )

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Isabella, 12 après, la même émotion

Lorsque je suis ressorti  du Grand T, ayant revu La chambre d’Isabella, 12 ans après l’avoir vu à Villeneuve d’Ascq (à La rose des vents) un sentiment profond s’empara de moi. J’ai eu la sensation durant la représentation de revivre un puissant basculement interne qui me fit aimer ma condition de spectateur. Alors en attendant le bus qui allait me ramener chez moi, j’avais comme bouclé la boucle, renoué deux époques de ma vie. Celle du lycéen en option théâtre à Béthune (62) qui découvrait le théâtre et celle d’aujourd’hui où j’ai repris corps avec cette passion. J’ai pleuré quelques larmes en me cachant et je suis rentré dans le bus, heureux.

Isabella's room ©Eveline Vanassche
Isabella’s room ©Eveline Vanassche

La chambre d’Isabella est un chef d’œuvre.  C’est une création d’une sincérité extraordinaire qui raconte à travers la vie d’Isabella l’histoire du XXème siècle. Un siècle cruel où les guerres, le colonialisme, Hiroshima et d’autres drames encore n’ont pas empêché Isabella d’aimer et de ne cesser d’être curieuse. Elle est une l’icône fictionnelle de cette biographie du siècle.  Son prince  du désert n’était qu’un mythe. Elle découvre à l’aune de sa vie que l’histoire de sa naissance était un mensonge comme tant d’autres. Elle est maintenant aveugle et incapable de pleurer. Rôdent autour d’elle, dans cette chambre parisienne, son monde et ses objets.

Viviane De Muynck ©Maarten Vanden Abeele
Viviane De Muynck ©Maarten Vanden Abeele

Isabella c’est Viviane De Muynck ou inversement. Sa présence si forte m’impressionne encore en revoyant le spectacle. Ce qui me frappe aussi, c’est la vitalité du plateau.  Le blanc du rêve l’inonde. Les personnages sortent de la mémoire de cette femme. La fiction réussit à nous convaincre que ce que nous voyons existe bel et bien, or tout ce qui tourne autour d’Isabella est en elle. C’est cette force imaginative qui fait de la pièce de Jan Lauwers une grande œuvre. Il y a une envie sincère de nous placer dans la tête du personnage. Nous nous y berçons aisément.

La chambre d'Isabella ©Maarten Vanden Abeele
La chambre d’Isabella ©Maarten Vanden Abeele

La force d’un tel spectacle me fait penser l’importance de l’imaginaire sur le plateau. Ici, les corps bougent, gesticulent et dansent à travers les objets d’un ancien temps.  La chambre d’Isabella  est le lieu où le spectateur, d’un commun accord avec les créateurs et les acteurs, se laisse aller à rêver les yeux ouverts et l’esprit bien plus lucide.

Revoir Penthésilée et l’admirer

Clément Pascaud avait déjà présenté la mise en scène de Programme Penthésilée : entrainement pour la bataille finale au Tu-Nantes. J’étais passé totalement à côté, me sentant lésé par une pièce courte pourtant si riche et radicale par sa forme. Je n’avais pas saisi les différents mécanismes du texte et de sa mise en scène. Néanmoins, quelque chose dans le travail du jeune metteur en scène avait avancé. Vanille Fiaux y était époustouflante dans cet excès théâtral. Restant avec ma frustration, Programme Penthésilée était une pièce pour laquelle  je devais persévérer pour en découvrir la beauté et la pertinence.

Vanille Fiaux Programme Penthésilée
Vanille Fiaux (Penthésilée)

Lorsque j’ai vu que ce spectacle était à nouveau proposé dans le cadre d’un festival autour du Label Grosse Théâtre, j’ai saisi l’opportunité en mettant tout en place pour que je puisse vivre cette pièce armé et volontairement positif. Quelques jours avant je me suis procuré le texte de Lina Prosa. J’en ai découvert l’inventivité au service d’un imaginaire théâtral entre contemporanéité et mythologie ancienne. Cette lecture m’a aussi permis de comprendre que Clément s’était vraiment emparé de ce texte, le transformant pour servir son propos artistique.

J’ai donc revu Programme Penthésilée le vendredi 18 mai au Tu-Nantes. Je fus un spectateur éveillé, attentif et la frustration s’évanouit quand je sortis de la salle. J’avais enfin vu la plus forte des mises en scène de Clément Pascaud, saisissant son discours et ses mécanismes. Dans le livre, Lina Prosa place cette histoire dans un asile de fou, Clément la situe dans le théâtre lui-même. Ce n’est plus une folle s’imaginant être Penthésilée mais une  comédienne qui incarne cette figure mythologique. Plus besoin de fiction quand c’est le théâtre qui met à distance et se sert de ses artifices pour que le spectateur soit lucide sur le questionnement évoqué.

Hélori Philippot Programme Penthésilée
Hélori Philippot (Achille)

En voyant le texte se déployer ainsi, avec une dramaturgie limitée à des effets de lumières et de sons mais d’un lyrisme volontairement appuyé, le message sur le désir, sur la féminité et la masculinité s’étoffe d’une puissance et bouscule le spectateur. Il faut saluer ici le travail sur la lumière de Vincent Chretien qui habille subtilement l’espace scénique. Le spectateur est happé par ce flot lyrique du discours de Penthésilée et d’Achille sans pour autant oublier qu’il est dans un théâtre et qu’il s’agit d’une illusion. Clément Pascaud réussit, avec l’artificialité que permet le théâtre, à mettre en place une distanciation quasi brechtienne.

Vanille Fiaux et Hélori Philippot Programme Penthésilée.JPG
Vanille Fiaux (Penthésilée) et Hélori Philippot (Achille)

C’est par et avec le théâtre que Clément Pascaud tient un propos honnête vis-à-vis du spectateur. Ainsi nous ne sommes plus devant l’ombre d’un théâtre qui croit en lui mais face à son dévoilement subtil.

Programme Penthésilée : entraînement pour la bataille finale de Lina Prosa, mis en scène de Clément Pascaud, avec Vanille Fiaux, Hélori Philippot et Quentin Boudaud, Lumière de Vincent Chretien et Son de Jonathan Seilman

Festival Trajectoires, samedi 28 Janvier à Onyx : Extension/Tension

Je n’aurai vu que deux spectacles parmi la riche programmation du festival Trajectoires. Ce nouveau festival qui offre une visibilité plus large à la danse contemporaine sur l’agglomération nantaise m’aura permis d’avoir des envies et pourtant de ne pas les assouvir. Il faudrait que je reparle dans une note personnelle de tous ces spectacles que j’ai loupé, que j’avais prévu de voir et que je n’ai pas pu voir pour des raisons diverses. Il y a là comme un sentiment d’être passé à côté de l’ultime spectacle, celui qui aurait eu un impact décisif sur ma condition de spectateur.

Affiche du festival Trajectoires

Malgré tout, il faut parler des spectacles que j’ai vu et ce samedi 28 janvier au théâtre Onyx de Saint Herblain : deux spectacles de danse totalement différents étaient proposés. Deux chorégraphes dont je n’avais pas encore vu le travail et qui chacun ont déployé un univers très personnel. Le premier spectacle était Assis de Cédric Cherdel, le second Tsunami de Julien Grosvalet. Les approches sont différentes mais ce qui pourrait les rapprocher c’est ce jeu de mot : extension/tension, tant l’un explore l’effort de pesanteur et d’extension du corps et l’autre toute la tension qu’il contient.

Assis part du postulat que nous voyons sur scène la « fiction ethnographique d’un peuple qui aurait passé trop de temps assis ». Dans la plaquette, on convoque Michaux et ça dit quelque chose de l’aspect fictionnel du spectacle. Ici la danse produit un imaginaire et raconte une histoire. Celle-ci est simple et même enfantine (pas dans un sens péjoratif). Le fait qu’il y ait beaucoup d’enfants dans la salle m’a fait réfléchir sur ce terme. Tout au long du spectacle, l’élan des danseurs vers la position debout relève d’un apprentissage. Avec drôlerie et délicatesse, la création de Cédric Cherdel dévoile ce que le corps doit assimiler pour dépasser la position assise. Ici, le corps des danseurs nous raconte une histoire, le corps est l’élément pour servir l’imaginaire.

Avec Tsunami, c’est tout autre chose. Le spectacle de Julien Grosvalet relève plus de variations autour d’une thématique. Plus brutal et peut être plus noyé dans son esthétique, les danseurs produisent des mouvements sur l’idée de tsunami, ce que ça inflige au corps. Nous ne sommes plus dans une danse de fiction mais plutôt se cherchant à travers une esthétique. Les corps ici exercent une réflexion. Malgré tout, je regrette que la scénographie (le son et la lumière) éclipse la danse. Ce qui me fascine dans la danse c’est le mouvement du corps. La danse n’est pas pour moi un art ennuyeux mais la noyer dans un déferlement de son et de lumière provoque une frustration que je tente toujours d’éviter.

Le temps, une exigence du spectacle vis à vis de son spectateur

Puisque le spectateur l’est pour le spectacle, celui-ci peut aussi être exigeant vis-à-vis du public. On peut le remarquer à travers le temps qu’il nous fait ressentir. Avec Les lettres de non-motivations adapté par Vincent Thomasset (Cie Laars & Co) et surtout avec She was dancing de Valeria Giuga de la Cie Labkine, on retrouve ce principe de transformation d’un temps en une structure close où le spectacle est un geste répétitif aboutissant à une logique propre.

Les lettres de non-motivations ©Patrick Berger

Pour Les lettres de non-motivations, il s’agit plus d’un processus répétitif dû à l’adaptation même du livre de Julien Prévieux. Ne l’ayant pas lu, j’ai tout d’abord découvert par quel moyen ces lettres de non-motivations fonctionnaient. Répondant par la négative aux offres d’emplois repérées dans les journaux, on y voit ainsi toute l’esthétique du marché de l’emploi faite d’un langage abscons et d’une idée réduite des capacités humaines. Mais au fur et à mesure, j’ai ressentis une lassitude à cause de la répétition de l’acte : une offre d’emploi, une lettre de non-motivation, une réponse de l’employeur et ainsi de suite. Au lieu de me bloquer sur cette lassitude, j’ai préféré concevoir que le temps du spectacle n’est pas forcement linéaire, n’amenant pas d’un point à un autre, mais étant la démonstration d’une performance.

She was dancing © Nikolaz le Coq

C’est différent pour She was dancing, court spectacle de 50 minutes, qui par un jeu de répétition allonge la durée perçue. Adaptant un texte de Gertrude Stein sur la danseuse Isadora Duncan, Valeria Giuga met en œuvre la décomposition d’un mouvement, poussée à son paroxysme. Après un solo de batterie, Jean-Michel Espitallier que l’on connait comme poète-performeur (et comme batteur) va marteler le texte pour en marquer le tempo. Les danseurs, à chaque seconde, à chaque mot, vont déployer un geste. On voit ici à quel point le temps est altéré. Le spectateur reçoit les secondes une par une au lieu d’être bercé de manière illusoire dans une durée subjective. La force de cette proposition réside à la fois dans l’effort d’acceptation du spectateur puisque celui-ci va se rendre compte qu’il est finalement dans une boucle : la fin de la performance étant aussi son début.

She was dancing © Nikolaz Le Coq

Pour moi, il semble crucial d’accepter que le spectacle déstructure la perception du temps. Cela permet de ne pas refuser, de ne pas se bloquer systématiquement face à telle proposition qui peut paraitre longue et ennuyeuse. Le théâtre est le lieu où le temps n’est pas celui du quotidien, il peut rallonger les minutes comme il peut en un geste tout raccourcir.

Les lettres de non-motivations et She was Dancing furent présentés au TuNantes.

Deux façons de prendre conscience du spectateur

Je suis allé voir lundi la nouvelle création de Juan Pablo Miño et de la caravelle théâtre, un spectacle traitant de la justice. Soyons plus précis, précisément du désir de justice s’entremêlant à l’art théâtral. 5 personnes, ayant assisté à un tabassage dans la rue sans réagir, décident de se retrouver. Tous très différents, ils vont alors se mettre en quête d’un moyen de parler des injustices et d’y faire face. Le spectacle montre l’évolution de ce groupe de citoyens se constituant en association.

© B K Sine

Intelligemment écrit, 5 Façons de se tenir debout interroge son sujet mais au-delà il interroge le spectateur. Montrant des personnages en constante recherche, ayant leurs caractéristiques propres, on voit en eux des spectateurs d’actes injustes. Le parallèle avec ceux qui sont dans la salle est alors évident. Comment faire pour dépasser notre condition de spectateur, dépasser le simple fait d’assister pour se mettre en action. C’est l’enjeu d’un théâtre qui chez Juan Pablo Miño ne se veut ni didactique ni exutoire. Bien que le jeu des comédiens soit naturaliste, l’humour de certaines situations permet de mettre à distance le sujet. Revenu au quotidien, les spectateurs continuent la réflexion après la représentation comme une persistance citoyenne en dehors du théâtre.

PresqueX © Bossis

Vendredi soir, c’était au tour du spectacle produit par Madame Suzie : Presque X. J’avais un peu d’appréhension, n’étant pas sensible aux spectacles « seul en scène ». Mais les retours positifs que j’en ai eus m’ont poussé à aller jusqu’au studio théâtre. David Humeau incarne André Poze, un pornographe à la très longue carrière. Il a rencontré Pablo Picasso, Georges Bataille, Marcel Duchamp, Alfred Hitchcock mais aussi des acteurs et techniciens du milieu pornographique. Il a vu les évolutions de la pornographie, des cinémas spécialisés aux vidéos pornos sur internet. Sa vie est présentée avec beaucoup d’humour. Mais au-delà du rire, on en apprend beaucoup sur notre rapport à la sexualité, à travers l’art et la culture.

© B K Sine Aurélia Delescluse et Anaïs Allais

Les deux spectacles ont pour point commun : Anaïs Allais joue dans le premier et a aidé à l’écriture et à la dramaturgie du second. Mais ce n’est pas le seul, Ils interrogent tous deux notre condition de spectateur. Tandis que l’un nous permet de dépasser notre stupeur, l’autre nous fait réagir, le plus souvent par le rire, sur la façon dont nous voyons la sexualité. Notre état de spectateur passif est remis en question par une habile écriture et par des effets comiques réussis. Il est finalement faux de croire à la passivité du spectateur. La conscience du public par les artistes permet de démentir cela. C’est un effort essentiel pour que le théâtre reste clairvoyant sur ses propres capacités. Il continuera ainsi d’interroger notre position d’être social.

Gorki, Fassbinder, Vollmann : le théâtre comme lieu politique.

J’ai attendu trois spectacles, en cette saison 2017-2018, pour écrire ma première brève de scènes. Comme je l’avais expliqué dans un billet précédent, j’ai souhaité diversifier les lieux où je vais voir des spectacles. C’est avec un sentiment nouveau que j’ai découvert trois spectacles – au Grand T, au studio théâtre et au Lieu unique –  ayant pour point commun le politique.

Les Bas fonds - Gorki - Lacascade - TNB
Les bas fonds Eric Lacascade

Les bas-fonds de Maxime Gorki, mis en scène par Eric Lacascade

Plaisir de retrouver un metteur en scène découvert à l’époque de mon option théâtre qui nous avait emmenée au festival d’Avignon 2007. Se jouait cette année-là Les barbares que Lacascade avait déjà emprunté à Gorki. Un véritable plaisir de spectateur et une prise de conscience de l’importance de cet écrivain. Il a dévoilé en précurseur ce qu’est la pauvreté et comment on l’exploite. Cette mise en scène lui redonne un souffle et met en avant la parole des plus démunis. Dans un mouvement libératoire,  Eric Lacascade  et ses comédiens prouvent avec énergie que la colère peut se transformer en lutte.

Anarchie adapté de Fassbinder et mis en scène par Vanessa Bonnet

J’ai accueilli ce spectacle différemment. Il ne parle pas de politique comme les deux autres. Il l’illustre plus directement et montre le désenchantement que l’on peut en avoir. Le texte a été réécrit par les comédiens pour lui donner un aspect plus individuel, exposant des démarches personnelles pour combler la désillusion du politique. Malheureusement inégal, ce spectacle m’a donné envie de découvrir la pièce originelle et non de m’attarder sur cette adaptation.

La famille royale adapté de William T. Vollmann, mis en scène par Thierry Jolivet 

Ce fut véritablement un coup de tonnerre de 4 heures. La famille royale est un tour de force. Montrant un quartier difficile de San Francisco et des capitalistes profitant de la misère et de la faiblesse humaine. Dans une scénographie puissante, on suit l’histoire écrite par l’un des auteurs les plus importants de la côte ouest Américaine. Je fus embarqué dans ce spectacle tandis que le plateau changeait successivement de décor et de lumière. Comme Gorki, Vollmann montre crûment la pauvreté et les individus à la marge, leur permettant de montrer leur dignité.

La famille royale Thierry Jolivet
La famille Royale Thierry Jolivet

A part pour Anarchie, j’ai retrouvé la scène le regard rafraichi par ces propositions. Cette thématique commune au trois spectacles est liée à mon désir de spectateur. Le théâtre est un lieu politique où l’artiste autant que le spectateur concrétise son effort pour comprendre et assimiler la société. Bien qu’ayant quasiment un siècle d’écart, la pauvreté que montrent Lacascade et Jolivet est similaire. Bien après les représentations, le désir de ne plus laisser les plus riches mener cette guerre contre les pauvres accompagne l’empreinte laissée dans la mémoire.

Ce qu’il reste, c’est notamment ces images de détresses humaines auxquelles nous sommes comme habitués. Que ce soit la prostituée avec un mort-né dans son sac, un capitaliste fou (pléonasme ?) tirant sur un sdf, une femme mourant dans une pension ou cet homme que l’on retrouve pendu : ces images de théâtre nous poussent à dépasser la sidération provoquée. Pour reprendre une idée de Marielle Macé (dans son livre Sidérer, Considérer migrants en France, 2017 aux éditions Verdier), la vision d’un tel spectacle nous incite à la considération. Considérer l’extrême pauvreté et les marges de la société, de ce fait les replacer au centre, est pour moi l’acte le plus essentiel du politique.

De Gorki à Vollmann, en passant par Fassbinder, nous avons appris ou à apprendre de l’acte théâtral : montrer pour mieux comprendre l’enjeu. Ici, il est celui de la lutte politique qui ne s’enfermera pas dans une seule idée, surtout pas celle de suivre le pouvoir et l’argent. Non, nous ne suivrons pas les premiers de cordées !