Archives pour la catégorie Critiques et réflexions

Bandes parallèles Yoann Thommerel

La publication aux éditions Les solitaires intempestifs de Bandes parallèles et la venue proche à Nantes de son auteur m’ont permis de le découvrir. Yoann Thommerel est poète, dramaturge et metteur en scène. Il est également directeur du développement culturel à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine). Il a fondé une revue et une maison d’édition. Un auteur donc protéiforme qui fait la passerelle entre  mon goût pour la poésie contemporaine et celui du théâtre. Il sera présent au festival Midi-minuit poésie à Nantes du 10 au 13 octobre 2018, dont je reparlerais sûrement sur ce blog.

couv Bandes parallèles Yoann Thommerel

Bandes parallèles, ce sont trois histoires qui « se télescopent » dit l’auteur. Chacune ayant pour point commun la présence d’une ou plusieurs cagoules, accessoire à la portée symbolique importante. Ces histoires racontent une action radicale où comment la présence de la cagoule permet l’anonymat et ainsi radicalise les actes. Il y a un rapport à notre monde très direct dans cette pièce. Chaque histoire reprend des faits actuels, les racontant souvent avec une dérision mordante. Que ce soit avec la manif pour tous, l’arnaque par internet ou les violences policières dans les lycées, l’écriture de Yoann Thommerel est en prise avec une réalité contemporaine.

Il y a dans ce texte une hybridation formelle que l’on retrouvait déjà dans Trafic paru aux éditions Les petits matins en 2013. Entre poésie, texte expérimentale et théâtre, Yoann Thommerel fabrique un dispositif  pour la transposition scénique. Ces trois histoires sont une démonstration souvent drôle et parfois violente de comment la radicalité s’opère. Elle est utilisée comme moteur du récit théâtral mais n’est pas jugé ou expliqué. C’est un moyen pour développer une forme que j’aimerais voir s’appliquer sur scène, comme un poisson qu’on libère dans une rivière.

Bandes parallèles de Yoann Thommerel
paru le 7 septembre 2018 aux éditions Les solitaires intempestifs
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Sentiments et envie de rentrée

La rentrée se concrétise. Je m’en suis aperçu hier en renouant le fil de mes divers projets. Il s’agit de reprendre mon blog un peu délaissé durant l’été. J’avais conclu la saison passée avec un ressenti de trop-plein et j’attaque celle-ci en ayant l’envie de découvrir et d’essayer de saisir ce que l’art de la scène apporte au monde. Regonflé d’une nouvelle énergie, je vais cependant construire cela à mon rythme, en ne m’imposant pas 3 spectacles la même semaine par exemple.

Remettre en route la machine, trouver la bonne distance: ces deux grands axes peuvent paraitre évident à toute personne à l’origine d’un blog. ils le sont moins quand on sait que mon autre grande passion est la littérature. Elle m’occupe de manière parfois plus importante que le théâtre. J’officie pour cela sur le webzine addict-culture. Alors avoir ouvert la saison dernière une rubrique pour la littérature théâtrale est pour moi un élan de plus vers l’harmonie de ce qui m’anime. Je continuerais à lire du théâtre et à l’interroger.

Pour ce qui est de la scène elle-même, je vais retrouver son chemin. Des choses sont déjà enclenchés et des billets achetés mais moins que l’an dernier à la même période. Je vais à la fois découvrir et suivre les artistes. Par exemple, je continue le suivi scénique du projet de Mélissa Leray. Un autre va se mettre en place : Jean-Marie Lorvellec, comédien et metteur en scène nantais, monte au Grand T une pièce de Zinnie Harris intitulé Le jardin. Je vais suivre la création de ce spectacle qui est prévu pour Février 2019.

Isabella's room ©Eveline Vanassche
Isabella’s room ©Eveline Vanassche

Un grand événement va avoir également lieu en cette rentrée. 15 ans après sa première représentation, la pièce de Jan Lauwers Isabella’s Room est à nouveau visible sur les scènes européennes. La tournée passe par Nantes et je vais pouvoir revivre une émotion vécue en 2006 durant  mes années lycéennes en option théâtre. J’avais vu cette pièce  au théâtre La rose des vents de Villeneuve d’Ascq. Ce fut le spectacle le plus puissant et le plus intense que j’ai vu, laissant une trace forte dans ma mémoire de jeune théâtreux. L’opportunité de revoir cette pièce qui a marqué une génération de spectateurs est pour moi inévitable. Je ne serai pas sans en reparler ici.

Souffle suivi de Sa façon de mourir de Tiago Rodrigues

Après sa création au festival d’Avignon en 2017, nous pouvons enfin lire ou (re) découvrir Souffle de Tiago Rodrigues. La publication aux solitaires intempestifs du texte traduit du portugais par Thomas Resendes est accompagné d’une autre pièce intitulée Sa façon de mourir. A travers ces deux pièces, je retrouve le même espoir pour l’art dont j’avais rendu compte à la lecture de Bovary. Le dramaturge  portugais porte sur scène son attachement au théâtre et à la littérature, tous deux résolument liés dans son œuvre.

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Souffle est un hommage au théâtre et surtout à l’un de ces métiers d’apparence désuet, celui de souffleur. Tiago Rodrigues est directeur du théâtre national D. Maria II de Lisbonne. Dans ce théâtre, Cristina Vidal y fait ce métier depuis 40 ans. La façon dont est construite la pièce est ouverte. Elle met en jeu la volonté du metteur en scène de présenter sur le plateau la vie de cette femme. Et l’on voit alors tout l’enjeu de Souffle : raconter une histoire, une vie dédiée au théâtre et ainsi comprendre la place de cet art dans notre société occidentale.

Je n’ai vu que des extraits vidéos de la mise en scène de Souffle par l’auteur lui-même.  Il me semble donc que la lecture ne suffit pas pour évaluer l’originalité de cette pièce. Dans ce que j’en ai  vu, Cristina Vidal, sur scène, exerce son métier et d’autres jouent l’histoire racontée. Des extraits de pièces qui furent joués dans le théâtre illustrent le récit comme des flashbacks sur le travail de Cristina.  J’ai perçu une certaine malice de la part de l’auteur dans la construction narrative et dramaturgique de sa pièce. Malgré tout,  je me demande si l’optimisme n’est pas plus subtilement perceptible dans la vision de la mise en scène qu’à sa lecture.

Sa façon de mourir est une pièce destinée au tg STAN,  groupe théâtral qui m’a toujours fasciné mais dont je n’ai pu voir aucune représentation, les bribes que j’en ai perçues m’ont suffi. La pièce met en parallèle deux séparations, l’une à Anvers en 2017 et l’autre à Lisbonne en 1967. Tout cela à travers le prisme d’une lecture d’Anna Karénine de Tolstoï. La particularité est la multiplicité des langues utilisées. On y parle flamand, portugais et Français. Encore une fois, on ne peut se rendre compte de cette particularité qu’en assistant à sa mise en scène. Dans la traduction de Thomas Resendes, tout est traduit en Français pour permettre la compréhension.

On devine à travers la lecture une expérience de spectateur, d’avoir à entendre les comédien-e-s  dans ces trois langues. On pourra y saisir qu’au-delà de la transposition de l’histoire d’Anna Karénine et de celle de ces deux couples il y a un questionnement sur la langue et de son discernement. La pièce est donc plus approfondie que l’aspect dramatique quasiment cinématographique qui s’en dégage. On perçoit aussi la passion littéraire de Tiago Rodrigues et de sa constante utilisation dans son travail théâtral.

Ce que l’on ressent à la lecture de ces deux pièces est une inventivité au service de la scène.  Contrairement à Bovary, la lecture simple n’a pas comblé ma curiosité mais me pousse à en voir le déploiement à travers une mise en scène. Je constate qu’une lecture d’un texte de théâtre qui provoque cette envie est bien plus intéressante car l’essentiel est dans le partage entre les artistes sur le plateau et le public. C’est lorsque cette confrontation est nécessaire que le texte en devient plus essentiel pour la scène. Il est viscéralement attaché aux moments éphémères que sont les représentations.

Souffle suivi de Sa façon de mourir de Tiago Rodrigues
Traduit par Thomas Ressendes, paru aux Solitaires intempestifs

 

Revoir Penthésilée et l’admirer

Clément Pascaud avait déjà présenté la mise en scène de Programme Penthésilée : entrainement pour la bataille finale au Tu-Nantes. J’étais passé totalement à côté, me sentant lésé par une pièce courte pourtant si riche et radicale par sa forme. Je n’avais pas saisi les différents mécanismes du texte et de sa mise en scène. Néanmoins, quelque chose dans le travail du jeune metteur en scène avait avancé. Vanille Fiaux y était époustouflante dans cet excès théâtral. Restant avec ma frustration, Programme Penthésilée était une pièce pour laquelle  je devais persévérer pour en découvrir la beauté et la pertinence.

Vanille Fiaux Programme Penthésilée
Vanille Fiaux (Penthésilée)

Lorsque j’ai vu que ce spectacle était à nouveau proposé dans le cadre d’un festival autour du Label Grosse Théâtre, j’ai saisi l’opportunité en mettant tout en place pour que je puisse vivre cette pièce armé et volontairement positif. Quelques jours avant je me suis procuré le texte de Lina Prosa. J’en ai découvert l’inventivité au service d’un imaginaire théâtral entre contemporanéité et mythologie ancienne. Cette lecture m’a aussi permis de comprendre que Clément s’était vraiment emparé de ce texte, le transformant pour servir son propos artistique.

J’ai donc revu Programme Penthésilée le vendredi 18 mai au Tu-Nantes. Je fus un spectateur éveillé, attentif et la frustration s’évanouit quand je sortis de la salle. J’avais enfin vu la plus forte des mises en scène de Clément Pascaud, saisissant son discours et ses mécanismes. Dans le livre, Lina Prosa place cette histoire dans un asile de fou, Clément la situe dans le théâtre lui-même. Ce n’est plus une folle s’imaginant être Penthésilée mais une  comédienne qui incarne cette figure mythologique. Plus besoin de fiction quand c’est le théâtre qui met à distance et se sert de ses artifices pour que le spectateur soit lucide sur le questionnement évoqué.

Hélori Philippot Programme Penthésilée
Hélori Philippot (Achille)

En voyant le texte se déployer ainsi, avec une dramaturgie limitée à des effets de lumières et de sons mais d’un lyrisme volontairement appuyé, le message sur le désir, sur la féminité et la masculinité s’étoffe d’une puissance et bouscule le spectateur. Il faut saluer ici le travail sur la lumière de Vincent Chretien qui habille subtilement l’espace scénique. Le spectateur est happé par ce flot lyrique du discours de Penthésilée et d’Achille sans pour autant oublier qu’il est dans un théâtre et qu’il s’agit d’une illusion. Clément Pascaud réussit, avec l’artificialité que permet le théâtre, à mettre en place une distanciation quasi brechtienne.

Vanille Fiaux et Hélori Philippot Programme Penthésilée.JPG
Vanille Fiaux (Penthésilée) et Hélori Philippot (Achille)

C’est par et avec le théâtre que Clément Pascaud tient un propos honnête vis-à-vis du spectateur. Ainsi nous ne sommes plus devant l’ombre d’un théâtre qui croit en lui mais face à son dévoilement subtil.

Programme Penthésilée : entraînement pour la bataille finale de Lina Prosa, mis en scène de Clément Pascaud, avec Vanille Fiaux, Hélori Philippot et Quentin Boudaud, Lumière de Vincent Chretien et Son de Jonathan Seilman

Reconstitution de Pascal Rambert

Je n’ai pas la chance de pouvoir aller voir la dernière création de Pascal Rambert mais par l’intermédiaire de la publication du texte aux éditions du solitaire intempestif, je peux en constater la force mêlant désirs intimes, réconciliations et théâtre du corps. Reconstitution a été écrit à la demande de Véronique Dahuron et est un acte autant intime qu’un partage scénique. Pascal Rambert écrit avec cette pièce les retrouvailles d’un désir entre un homme et une femme, Véronique Dahuron et Guy Delamotte du Panta-théâtre de Caen.

reconstitution couverture

Sans aucune didascalie, ce sont des paroles au présent, que cet homme et cette femme vont échanger pour reproduire le moment du premier élan de désir. C’était il y a plusieurs années, depuis les corps ont vieilli et le temps a œuvré pour y placer sa violence. Les corps se mettent en scène pour interroger une intimité impudique placée dans un espace partagé. Véronique et Guy s’interrogent et cherchent ce qui a provoqué l’amour et le désir et les bouleversements qui vont avec.

A la lecture, je n’ai ressenti aucune gêne face à l’intimité de ce couple. Pascal Rambert semble avoir trouvé l’équilibre qui permet au spectateur de la saisir en l’assimilant. Rendre publique de telles retrouvailles est un acte scénique fort qui interroge chacun sur ce que ça bouscule intérieurement. Il y a cette violence du présent mais aussi le temps qui agit sur le corps. Nous sommes tous capable d’en saisir l’universalité et la beauté qui en émerge. Le théâtre qu’il soit lu ou vu est bien un lieu où une intimité peut être partagée.

Reconstitution de Pascal Rambert

paru au Solitaires intempestifs

le besoin de recul pour éviter l’essoufflement

La fin de la saison approche et je ne peux que constater n’avoir pas totalement tenu ce que je m’étais fixé. Plus encore, une certaine lassitude, un étouffement dirais-je est apparu face à la multiplication du nombre de pièces que je m’ordonnais d’aller voir. Je disais auparavant que j’avais dépassé le stade de spectateur naïf. Pour autant je ne veux pas avoir un rôle de spectateur blasé.

Les lettres de non motivation ©Patrick Berger

Si j’écris sur le spectacle vivant, c’est dans un cadre non professionnel et je n’aurais jamais la même position que le journaliste Jean-Pierre Léonardini qui dans un ouvrage récent posait la question de la posture du critique sans pour autant la remettre en question. Bien sûr, la critique est aussi une création mais avoir une position paternaliste par rapport à la scène ne me paraît pas justifiable. Je n’ai pas plus de légitimité que n’importe qui pour juger si une pièce est mauvaise. Lorsque j’exprime mon désaccord avec une création théâtrale, c’est avec le recul de la subjectivité, chose que l’on ne peut contrôler, ni brandir en étendard. La subjectivité est un facteur qu’aucun spectateur ne peut maîtriser. Ni le novice ni l’aguerri ne peuvent y échapper. Pour moi, on doit toujours remettre en jeu notre avis sur le point de vue subjectif.

Cette saison, une lassitude ou plutôt une frayeur s’est installée en moi. Je ne peux concevoir ma position de spectateur que quand elle se trouve dans une temporalité sereine. Avaler du spectacle en quantité importante n’est pas sain pour pouvoir s’exprimer avec un minimum de justesse. Ce n’est pas agiter la naïveté comme idéal absolu. Il est plus juste de mettre l’envie en moteur principal de ma curiosité. Je voudrais toujours avoir devant moi une étendue libre pour y placer mon désir de découverte et de suivi.

Hybris © Bastien Capela

Donc je continuerai le travail sur ce blog sans m’emprisonner dans une posture quelconque. Créer de l’écrit sur les mouvements éphémères nécessite du recul et non un acharnement qui épuise. Gardons la durée pour construire et l’éphémère pour bousculer ce qui l’est.

7 minutes – comité d’usine de Stefano Massini

J’ai découvert grâce à L’Arche Éditeur un dramaturge italien, Stefano Massini, qui s’empare de thématiques sociales et politiques fortes. Après avoir abordé l’affaire Lehman Brothers dans Chapitres de la chute – Saga des Lehman Brothers, ou le combat de la journaliste Anna Politkovskaïa dans Femme non rééducable, il utilise ici un fait réel de la lutte des déléguées du personnel d’une usine française.  Avec 7 minutes comité d’usine, il utilise le réalisme politique pour dénoncer plus efficacement le management pernicieux auxquelles font face les salariées et ouvrières d’usines.

7 minutes a l’efficacité de sa forme, un huis clos où onze personnages se retrouvent face à une décision à prendre.  Ce ne sont pas ici douze hommes en colère mais onze femmes face à un deal des « costards cravates » pour éviter le licenciement massif. « Costards cravates » est l’unique terme utilisé pour désigner les dirigeants.  Blanche, la porte-parole du comité d’usine, sort de la négociation avec une lettre pour chaque déléguée du personnel. Ces lettres les invitent à accepter une réduction de 7 minutes sur leurs temps de pause.

À partir de là, Blanche devient le personnage-clef, qui tentera de raisonner les autres femmes en n’acceptant pas ce compromis. « 7 minutes, ce n’est rien » : C’est le piège où l’on peut tomber trop facilement.  Stefano Massini réussit à condenser toutes les tensions qui peuvent éclore dans les luttes sociales. La cruauté du système économique se ressent dans ce compromis que le comité d’usine va accepter ou non.  Parfois caricaturale, la pièce a le grand mérite de remettre le politique au cœur d’un théâtre engagé, sans pour autant donner une leçon démagogique aux spectateurs / lecteurs.

7 minutes de Stefano Massini traduit par Pietro Pizzuti
paru à L’Arche Éditeur le 28 mars 2018