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Revoir Penthésilée et l’admirer

Clément Pascaud avait déjà présenté la mise en scène de Programme Penthésilée : entrainement pour la bataille finale au Tu-Nantes. J’étais passé totalement à côté, me sentant lésé par une pièce courte pourtant si riche et radicale par sa forme. Je n’avais pas saisi les différents mécanismes du texte et de sa mise en scène. Néanmoins, quelque chose dans le travail du jeune metteur en scène avait avancé. Vanille Fiaux y était époustouflante dans cet excès théâtral. Restant avec ma frustration, Programme Penthésilée était une pièce pour laquelle  je devais persévérer pour en découvrir la beauté et la pertinence.

Vanille Fiaux Programme Penthésilée
Vanille Fiaux (Penthésilée)

Lorsque j’ai vu que ce spectacle était à nouveau proposé dans le cadre d’un festival autour du Label Grosse Théâtre, j’ai saisi l’opportunité en mettant tout en place pour que je puisse vivre cette pièce armé et volontairement positif. Quelques jours avant je me suis procuré le texte de Lina Prosa. J’en ai découvert l’inventivité au service d’un imaginaire théâtral entre contemporanéité et mythologie ancienne. Cette lecture m’a aussi permis de comprendre que Clément s’était vraiment emparé de ce texte, le transformant pour servir son propos artistique.

J’ai donc revu Programme Penthésilée le vendredi 18 mai au Tu-Nantes. Je fus un spectateur éveillé, attentif et la frustration s’évanouit quand je sortis de la salle. J’avais enfin vu la plus forte des mises en scène de Clément Pascaud, saisissant son discours et ses mécanismes. Dans le livre, Lina Prosa place cette histoire dans un asile de fou, Clément la situe dans le théâtre lui-même. Ce n’est plus une folle s’imaginant être Penthésilée mais une  comédienne qui incarne cette figure mythologique. Plus besoin de fiction quand c’est le théâtre qui met à distance et se sert de ses artifices pour que le spectateur soit lucide sur le questionnement évoqué.

Hélori Philippot Programme Penthésilée
Hélori Philippot (Achille)

En voyant le texte se déployer ainsi, avec une dramaturgie limitée à des effets de lumières et de sons mais d’un lyrisme volontairement appuyé, le message sur le désir, sur la féminité et la masculinité s’étoffe d’une puissance et bouscule le spectateur. Il faut saluer ici le travail sur la lumière de Vincent Chretien qui habille subtilement l’espace scénique. Le spectateur est happé par ce flot lyrique du discours de Penthésilée et d’Achille sans pour autant oublier qu’il est dans un théâtre et qu’il s’agit d’une illusion. Clément Pascaud réussit, avec l’artificialité que permet le théâtre, à mettre en place une distanciation quasi brechtienne.

Vanille Fiaux et Hélori Philippot Programme Penthésilée.JPG
Vanille Fiaux (Penthésilée) et Hélori Philippot (Achille)

C’est par et avec le théâtre que Clément Pascaud tient un propos honnête vis-à-vis du spectateur. Ainsi nous ne sommes plus devant l’ombre d’un théâtre qui croit en lui mais face à son dévoilement subtil.

Programme Penthésilée : entraînement pour la bataille finale de Lina Prosa, mis en scène de Clément Pascaud, avec Vanille Fiaux, Hélori Philippot et Quentin Boudaud, Lumière de Vincent Chretien et Son de Jonathan Seilman

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Reconstitution de Pascal Rambert

Je n’ai pas la chance de pouvoir aller voir la dernière création de Pascal Rambert mais par l’intermédiaire de la publication du texte aux éditions du solitaire intempestif, je peux en constater la force mêlant désirs intimes, réconciliations et théâtre du corps. Reconstitution a été écrit à la demande de Véronique Dahuron et est un acte autant intime qu’un partage scénique. Pascal Rambert écrit avec cette pièce les retrouvailles d’un désir entre un homme et une femme, Véronique Dahuron et Guy Delamotte du Panta-théâtre de Caen.

reconstitution couverture

Sans aucune didascalie, ce sont des paroles au présent, que cet homme et cette femme vont échanger pour reproduire le moment du premier élan de désir. C’était il y a plusieurs années, depuis les corps ont vieilli et le temps a œuvré pour y placer sa violence. Les corps se mettent en scène pour interroger une intimité impudique placée dans un espace partagé. Véronique et Guy s’interrogent et cherchent ce qui a provoqué l’amour et le désir et les bouleversements qui vont avec.

A la lecture, je n’ai ressenti aucune gêne face à l’intimité de ce couple. Pascal Rambert semble avoir trouvé l’équilibre qui permet au spectateur de la saisir en l’assimilant. Rendre publique de telles retrouvailles est un acte scénique fort qui interroge chacun sur ce que ça bouscule intérieurement. Il y a cette violence du présent mais aussi le temps qui agit sur le corps. Nous sommes tous capable d’en saisir l’universalité et la beauté qui en émerge. Le théâtre qu’il soit lu ou vu est bien un lieu où une intimité peut être partagée.

Reconstitution de Pascal Rambert

paru au Solitaires intempestifs

le besoin de recul pour éviter l’essoufflement

La fin de la saison approche et je ne peux que constater n’avoir pas totalement tenu ce que je m’étais fixé. Plus encore, une certaine lassitude, un étouffement dirais-je est apparu face à la multiplication du nombre de pièces que je m’ordonnais d’aller voir. Je disais auparavant que j’avais dépassé le stade de spectateur naïf. Pour autant je ne veux pas avoir un rôle de spectateur blasé.

Les lettres de non motivation ©Patrick Berger

Si j’écris sur le spectacle vivant, c’est dans un cadre non professionnel et je n’aurais jamais la même position que le journaliste Jean-Pierre Léonardini qui dans un ouvrage récent posait la question de la posture du critique sans pour autant la remettre en question. Bien sûr, la critique est aussi une création mais avoir une position paternaliste par rapport à la scène ne me paraît pas justifiable. Je n’ai pas plus de légitimité que n’importe qui pour juger si une pièce est mauvaise. Lorsque j’exprime mon désaccord avec une création théâtrale, c’est avec le recul de la subjectivité, chose que l’on ne peut contrôler, ni brandir en étendard. La subjectivité est un facteur qu’aucun spectateur ne peut maîtriser. Ni le novice ni l’aguerri ne peuvent y échapper. Pour moi, on doit toujours remettre en jeu notre avis sur le point de vue subjectif.

Cette saison, une lassitude ou plutôt une frayeur s’est installée en moi. Je ne peux concevoir ma position de spectateur que quand elle se trouve dans une temporalité sereine. Avaler du spectacle en quantité importante n’est pas sain pour pouvoir s’exprimer avec un minimum de justesse. Ce n’est pas agiter la naïveté comme idéal absolu. Il est plus juste de mettre l’envie en moteur principal de ma curiosité. Je voudrais toujours avoir devant moi une étendue libre pour y placer mon désir de découverte et de suivi.

Hybris © Bastien Capela

Donc je continuerai le travail sur ce blog sans m’emprisonner dans une posture quelconque. Créer de l’écrit sur les mouvements éphémères nécessite du recul et non un acharnement qui épuise. Gardons la durée pour construire et l’éphémère pour bousculer ce qui l’est.

7 minutes – comité d’usine de Stefano Massini

J’ai découvert grâce à L’Arche Éditeur un dramaturge italien, Stefano Massini, qui s’empare de thématiques sociales et politiques fortes. Après avoir abordé l’affaire Lehman Brothers dans Chapitres de la chute – Saga des Lehman Brothers, ou le combat de la journaliste Anna Politkovskaïa dans Femme non rééducable, il utilise ici un fait réel de la lutte des déléguées du personnel d’une usine française.  Avec 7 minutes comité d’usine, il utilise le réalisme politique pour dénoncer plus efficacement le management pernicieux auxquelles font face les salariées et ouvrières d’usines.

7 minutes a l’efficacité de sa forme, un huis clos où onze personnages se retrouvent face à une décision à prendre.  Ce ne sont pas ici douze hommes en colère mais onze femmes face à un deal des « costards cravates » pour éviter le licenciement massif. « Costards cravates » est l’unique terme utilisé pour désigner les dirigeants.  Blanche, la porte-parole du comité d’usine, sort de la négociation avec une lettre pour chaque déléguée du personnel. Ces lettres les invitent à accepter une réduction de 7 minutes sur leurs temps de pause.

À partir de là, Blanche devient le personnage-clef, qui tentera de raisonner les autres femmes en n’acceptant pas ce compromis. « 7 minutes, ce n’est rien » : C’est le piège où l’on peut tomber trop facilement.  Stefano Massini réussit à condenser toutes les tensions qui peuvent éclore dans les luttes sociales. La cruauté du système économique se ressent dans ce compromis que le comité d’usine va accepter ou non.  Parfois caricaturale, la pièce a le grand mérite de remettre le politique au cœur d’un théâtre engagé, sans pour autant donner une leçon démagogique aux spectateurs / lecteurs.

7 minutes de Stefano Massini traduit par Pietro Pizzuti
paru à L’Arche Éditeur le 28 mars 2018

Bovary de Tiago Rodrigues

Que l’on ait lu ou non l’œuvre de Gustave Flaubert, Bovary de Tiago Rodrigues vient se placer dans son sillage pour explorer plus largement la thématique de la morale dans l’art. Se basant sur le procès intenté à l’auteur de Madame Bovary en 1857 pour offenses à la morale publique et à la religion. Dans cette pièce, Rodrigues effectue un dédoublement narratif par l’interprétation du procès avec l’accusateur Pinard et l’avocat de la défense Sénard, mais aussi des personnages du livre et de Flaubert lui-même.

Avec humour, la pièce se répartit en plusieurs temporalités qui parfois se rejoignent. La lecture du texte provoque le plaisir de s’y perdre. Au-delà du procès et de Madame Bovary se dresse un questionnement sur la liberté morale d’un auteur à écrire une œuvre. Bientôt, c’est Emma Bovary qui fait le procès de son créateur. Ce jeu de miroir fonctionne parfaitement à la lecture de la pièce et doit créer une dramaturgie particulière pour le plateau. Mais je ne cherchais pas à m’imaginer une représentation scénique quand je lisais ce texte. Mon plaisir étant plus d’alimenter mon imaginaire et mon éthique littéraire.

C’est la première pièce de théâtre que je lis avec autant de plaisir que toute autre œuvre littéraire. Plaisir de lecteur qui dans un jeu de miroir vient poser la question de l’aspect littéraire du théâtre. Ici, Tiago Rodrigues a bel et bien écrit une pièce de théâtre, qui semble fonctionner tout autant pour le lecteur que pour le spectateur. Mais en abordant l’histoire de l’un des chefs d’œuvre de la littérature française, j’ai lu cette pièce en oubliant la salle de théâtre. J’imagine aisément que voir Bovary sur scène doit avoir un effet différent car l’héritage du lecteur que je suis doit beaucoup à Flaubert et son Emma Bovary.

Bovary de Tiago Rodrigues est publié aux Solitaires intempestifs, traduit du portugais par Thomas Resendes

Et Hybris se déploya

Je suis allé voir la première représentation du spectacle Hybris avec beaucoup d’impatience et de curiosité. Je ne pouvais imaginer à quel point voir ce spectacle allait me procurer tant de plaisirs. Aux répétitions, je n’avais vu que quelques scènes en cours de conception. Même pendant le filage, je m’étais obligé à ne pas en voir l’intégralité, comme pour tous les autres spectacles suivi sur mon blog.

Vanille Fiaux © Bastien Capela

Il y eu durant cette représentation le plaisir de voir ces morceaux s’assembler en une composition puissante, possédant nombre de qualités : celle du jeu de Vanille Fiaux et de Manuel Garcie-Kilian, celle du texte et de son déploiement sur scène ou encore la symbiose avec la musique de Seilman Bellinsky. Avec ce spectacle, Vanille et Manuel nous parlent poétiquement (dans son sens littéraire et non qualitatif) du débordement amoureux. Le spectacle révèle l’aspect intemporel de la passion. Il y a dans Hybris une douce brutalité à montrer l’amour fou dans sa déraison et nous emporter à travers l’espace imaginaire de la scène.

Manuel Garcie-Kilian © Bastien Capela

On ne peut pas décrire Hybris comme spectacle romantique. Il n’use pas du canevas traditionnel lorsque l’on parle du sentiment amoureux. Il le décrit tel qu’il est, insaisissable et inépuisable. Étant le premier à penser que cette thématique est désuète, j’ai ressenti alors le plaisir d’être démenti. L’amour est encore un sujet pour le théâtre surtout quand on dépasse le cliché mièvre qui lui retire toute sa violence. Hybris nous rappelle que l’amour est violent, pouvant autant stimuler que détruire.

© Bastien Capela

Hybris, la musique apparaît

Quand j’arrive au TU-Nantes, les murs du théâtre tremble, on a plus l’impression qu’il s’agit d’une salle de concert rock et c’est tant mieux. Le théâtre ne doit jamais être ce que l’on attend de lui. Je rentre dans la salle et j’assiste à une répétition qui a surtout pour but de caler les séquences musicales du spectacle Hybris. La présence des musiciens, c’est-à-dire du groupe Seilman Bellinsky apporte une toute autre dimension à la création de Vanille Fiaux et de Manuel Garcie-Kilian. Déjà, les répétitions précédentes m’avaient laissé une impression d’une nouveauté tranchante avec ce qui s’est fait auparavant sur cette thématique amoureuse.

© Mélissa Huart

Au-delà de l’apport musical, la mise en scène semble s’être précisée, bien qu’il manque les effets de lumière, Vincent Chretien le régisseur qui s’en occupe n’étant pas présent. Ce que je trouve assez inédit, c’est qu’il n’y a finalement que des auteurs-interprètes sur scène : Vanille et Manuel avec leur propre texte et Seilman Bellinsky avec sa propre musique. C’est inédit en ce sens que toutes les personnes sur le plateau y reproduisent leurs travaux, sans qu’il y ait de chef d’orchestre ou d’auteur principal. Hybris m’apparaît de plus en plus comme une composition plus qu’un spectacle de théâtre traditionnel. C’est un théâtre où l’interprète a écrit ce qu’il dit mais décide aussi de ses mouvements sur scène.

© Chamo

Durant cet après-midi, on refait, on recale la même scène  pendant plusieurs heures. Tout le monde doit être à l’aise dans son domaine. Comme si on cherchait l’alchimie pour créer une symbiose entre musique et texte. Encore une fois il y a travail de précision devenant de plus en plus exigeant au vue de l’échéance de la première représentation. De voir toujours la même scène pourrait me paraître lassant. Au contraire, j’y satisfais ma curiosité en voyant cette mécanique minutieuse qui se réfléchit sans cesse pour arriver à une forme finale. J’aime à penser que de toute façon, il n’y en aura jamais tant l’exigence et les réflexions apportent du nouveau  sur scène.