Étreins-toi Kae Tempest

Je n’avais lu de Kae (anciennement Kate) Tempest que Les nouveaux anciens, premier livre de la collection « Des écrits pour la parole ». J’étais admiratif de cette écriture, sans pour autant comprendre l’engouement que son autrice suscitait. C’est avec Étreins-toi paru dans cette même collection que je réalise enfin la puissance de la poésie de ce poète femme devenue homme. Son écriture est d’une puissance rare. Sa poésie à la fois lyrique et moderne réconcilie le populaire du spoken word avec la poésie.

étreins-toi kae tempest

Ce recueil  démarre par un texte qui parle entre les lignes de la trajectoire de Kae Tempest. Mais c’est ici un jeune garçon qui se transforme en fille. Kae Tempest l’appelle Tirésias, en grande héritière de la mythologie. Puis d’autres poèmes se déploient en quatre parties : Être enfant – Être femme – Être homme et Profit aveugle. Ce recueil s’inscrit dans ce processus d’évolution du genre tout en appelant au changement sociétal.

Le message des poèmes de Kae Tempest n’est pas martelé de manière pataude mais scandé avec force. Il est celui d’un renouveau, de celui de la considération de la condition féminine et du questionnement des masculinités. J’y vois un nouvel élan amoureux, une poésie qui dit bien plus qu’une histoire personnelle. J’écoute beaucoup de podcasts sur le féminisme et la question du genre. Je pense que Étreins-toi pourrait largement devenir le porte-étendard d’une génération prête à en finir avec le patriarcat.

Pourquoi en parler ici, sur ce blog de théâtre ? La parole de Kae Tempest s’inscrit largement dans une tradition  théâtrale. En s’inspirant des mythes grecs et romains, il fixe ces luttes dans l’intemporel. Cette écriture n’est pas de celles qui sont confinées entre les parois d’une bibliothèque mais de celles qu’on scande dans la rue, sur les plateaux et partout où elle peut être entendue. 

Étreins-toi de Kae Tempest

Traduit de l’anglais par Louise Bartlett

Paru le 6 mai 2021 à L’Arche éditeur

L’Évangile selon Marie Nicoleta Esinencu

Je continue mon exploration des nouveaux titres de la collection « Des écrits pour la parole »  de L’Arche. J’avoue que ces trois textes de Nicoleta Esinencu, réunis sous le titre L’Évangile selon Marie – trilogie, m’ont laissé plus perplexe que d’habitude. Ils m’ont donné l’impression d’une âpreté dont je me méfie. Mais c’est en imaginant ces textes brutalement féministes sur scène que j’ai compris la force politique de leurs propos. Dans ces trois textes, la dramaturge roumaine reprend les codes des textes bibliques pour en faire des pamphlets féministes contre la religion et pour la libération de la condition des femmes.

Ainsi au fur et à mesure des prières, Nicoleta Esinencu s’attaque violemment au patriarcat. Le propos peut paraître misandre mais ce serait réduire le combat féministe à une guerre de tranchée. La violence de ces textes n’est que la réponse proportionnée à celles faites aux femmes depuis trop de siècles. L’autrice démontre l’absurdité de la domination masculine en renversant les paramètres et en promettant une vengeance contre la domination masculine. Cela ne peut que gêner un homme cisgenre comme moi, même si je suis ouvertement pro-féministe.

C’est en cela que réside la force d’une telle proposition : bousculer même ceux qui pensent être du bon côté. J’aimerais voir de tels textes clamés sur scène et face à un public. Quelles réactions cela peut-il produire ? Une émeute ou l’acquiescement timide d’une partie du public ? Encore une fois, lire les textes de cette collection me donne envie de les voir sur un plateau de théâtre. Mais ici je sais que le spectacle me mettrait mal à l’aise puisque je devrais réinterroger ma place de spectateur masculin. Ce n’est peut-être pas plus mal, les lignes bougent plus quand on les dérange.

L’Évangile selon Marie -Trilogie de Nicoleta Esinencu

Traduit par Nicolas Cavaillès

Paru le 9 avril 2021 à L‘Arche Éditeur

Je suis une fille sans histoire – Alice Zeniter

J’avais déjà évoqué la collection Des écrits pour la parole avec Claire Stavaux. C’est un véritable plaisir de voir qu’elle s’enrichit de plus en plus avec des nouveaux titres réjouissants. Je suis une fille sans histoire d’Alice Zeniter est un texte hybride, qui n’est ni un essai ni un poème. C’est une prise de parole libre et dynamique. L’écriture fait ressentir toute la vivacité du seul en scène qu’Alice Zeniter a créé en octobre 2020 à partir de ce texte. J’ai eu autant l’impression d’être un lecteur qu’un spectateur en lisant ce livre. Le sujet abordé touche tout le monde. L’écrivaine nous parle d’histoires et comment on les construit.

Tout part d’un texte d’Ursula Le Guin que l’on peut lire sur internet. Le constat de Le Guin est que la plupart des histoires parlent de chasseurs alors que la cueillette eut une place plus importante aux prémices de l’humanité. Alice Zeniter s’appuie sur ce constat pour expliquer la place dominante de l’homme et de la violence dans les histoires et autres discours. Elle démontre avec beaucoup d’humour qu’une autre forme d’histoire est possible. Déjà sensible à ces thèses, il m’a pourtant nourrit d’une vision claire et rafraichissante sur la narration et la sémiotique.

La parole semble plus libre que jamais et incite le lecteur-spectateur à assimiler des théories parfois complexes. Les mots sont comme des mouvements scéniques, l’humour crée un rythme. Le livre est comme un fac-similé de ce que l’on pourra ressentir face au seul en scène. Je ne m’attarde pas sur le propos d’Alice Zeniter, le plaisir de lecture se cache justement dans la façon qu’à l’écrivaine d’approfondir son sujet. Il faut lire pour faire exister cette pensée comme elle peut exister sur scène.

Plus que jamais, dans une période où nos besoins de réalité sont difficilement rassasiés, Alice Zeniter nous offre une parole essentielle et drôle. Je suis une fille sans histoire prouve que la pensée ne doit pas être figée dans une forme restreinte. Alice Zeniter réussit à lui donner vie autant sur une page que sur scène. Quand j’ai reposé le livre, je n’ai eu qu’une seule envie, retrouver la parole vive d’une rencontre.   

Je suis une fille sans histoireAlice Zeniter

L’Arche éditeur – 5 mars 2021

Catarina ou la beauté de tuer des fascistes

Tiago Rodrigues propose avec sa dernière pièce une ode au théâtre vivant. Il m’est inimaginable de considérer correctement Catarina et la beauté de tuer des fascistes autrement que dans une salle de théâtre, avec la possibilité d’interagir, de débattre et de construire avec le public des réponses aux questions que posent cette pièce. Dans cette famille où chaque membre s’appelle Catarina, on se retrouve chaque année pour tuer un fasciste. Cela pose la question complexe de la violence politique.

On a beau être en désaccord avec ce que propose Tiago Rodrigues, le dramaturge portugais invente une nouvelle fois un dispositif narratif très réussi. Il nous embarque dans un théâtre en constante évolution. Le refus de tuer de l’une des filles incite à une expérience sociale. Tiago Rodrigues donne au théâtre son rôle profondément politique. Avec Catarina et la beauté de tuer des fascistes, nous considérons cet espace comme lieu de réflexion politique, là où une société prend du recul pour réfléchir sur ses tendances.

Le pacifisme acharné de Tiago Rodrigues ne doit pas masquer la tension dramatique. Cela produit à la lecture une frustration de ne pas avoir à côté de soi ou en face de soi une personne à qui répondre ou à interroger. Durant cette période beaucoup trop longue où les théâtres sont fermés, cette pièce vient magistralement démontrer l’importance de tels lieux. Tiago Rodrigues est férocement attaché à cela et il a trouvé avec Catarina un moyen de prouver la nécessité de rouvrir les théâtres.

La lecture de ce dramaturge doit continuer à m’inciter à comprendre l’importance du théâtre vivant. Depuis quelques mois, je m’interrogeais sur la pertinence de mon blog. Mais j’avais oublié les émotions que j’éprouve face à des spectacles. La frustration qu’a provoquée la lecture de Catarina ou la beauté de tuer des fascistes me permet de garder en moi le désir du théâtre. Peut-être que si j’avais eu la possibilité de voir sur scène cette pièce, j’aurais réagi autrement, en voulant questionner le thème de la violence politique, dans sa légitimité ou dans son injustice.

Catarina ou la beauté de tuer des fascistes de Tiago Rodrigues

Traduit par Thomas Resendes

Paru aux éditions Le solitaire intempestifs, le 19 novembre 2020 

Des écrits pour la parole – Entretien avec Claire Stavaux

J’ai pu m’entretenir avec Claire Stavaux, directrice éditoriale de L’Arche et créatrice de la collection Des écrits pour la parole. J’ai rédigé plusieurs notes de lectures sur certains livres de cette collection. Avec cet entretien on perçoit avec clarté la passion de Claire Stavaux qui  propose un nouveau rapport à l’édition théâtrale.

Adrien Meignan : Vous avez pris la direction des éditions de L’Arche en 2017 et la collection Des écrits pour la parole est née à ce moment.  Quel fut le déclencheur pour créer cette collection ? Était-ce une manière d’insuffler un nouvel élan dans cette maison d’édition théâtrale importante ?

Claire Stavaux : La publication du premier livre de Kae Tempest en français (Les nouveaux anciens) a été en effet mon premier geste éditorial. Il coïncide chronologiquement et esthétiquement avec la reprise de ce patrimoine littéraire qu’est L’Arche.

En ce sens, il marque véritablement un élan, un désir de déterritorialiser les mots, au sens de les affranchir d’un territoire assigné, car il y a beaucoup d’assignations dans la langue, pour leur redonner un souffle en dehors du carcan formel. A mon sens, ce carcan découle du genre, de l’existence même de cette notion et son emprise sur la langue, de cette nécessité d’établir des palissades entre les formes d’expression, définissant de manière sclérosée et oppressive ce que doit être la littérature. Le champ littéraire est bien plus vivace et singulier que la somme des étiquettes qui lui sont imposées. De points de repère, elles sont devenues des jougs de pensée. Il y a des littératures fabuleuses minorées par le milieu.

La lecture du texte de Kae a été un moment particulier, libérateur, dont je me souviens encore. J’étais dans le métro : j’ai lu quelques pages et ai été prise d’un vertige. D’un vacillement. J’ai aussitôt senti le besoin irrépressible de prononcer ce texte à voix haute. Il résonnait trop fort dans ma tête. Traversé de voix, il appelait en lui la profération. J’ai à ce moment-là eu le sentiment (rare) d’assister à la naissance d’une écriture nouvelle. Ou plutôt d’une manière nouvelle de dire et d’affirmer que la parole dans sa forme parlée est poésie, que le spoken word est littérature. Sans jugement de valeur. Avec une profonde humilité et, à la fois, un sens aigu de l’importance de son geste.

L’enjeu éditorial fut celui de trouver un espace, une demeure pour abriter ces mots. Une forme idoine, qui serait elle aussi forcément nouvelle, inédite. Nous l’avons édité avec un format et un graphisme qui ne ressemblaient à aucune de nos publications, pour en marquer le caractère inédit. Le pas de côté que l’on faisait – qui était, et je le répète sans cesse, en même temps dans une lignée évidente avec la littérature que nous défendons. Une manière de revitaliser le catalogue de L’Arche, d’en affirmer le caractère politique d’avant-garde, en allant encore plus en avant.

Puis le pas de côté nous a guidé vers un chemin de traverse, et la collection est née. Nous cherchions un nom de collection, puisqu’il faut nommer pour faire exister. Celui de « Ecrits pour la parole » s’est rapidement imposé, qui est par ailleurs le titre d’une œuvre éponyme de Léonora Miano publiée chez nous. C’est une manière de rendre hommage à cette pensée, en montrant la vitalité sémantique et intellectuelle de cet apparent paradoxe, réunissant l’écrit et la parole.

Le déclencheur de cette collection fut le pressentiment de l’existence d’une forme à mi-chemin entre le dit et l’écrit, une forme politique, emplie d’une vigueur poétique et d’une humilité formelle, un besoin de dire au moyen de mots libérés, de mots simples et vibrants d’oralité. Le poème épique de Kae en fut littéralement la mise en œuvre. Il m’importait de donner à lire de la parole active.

On sent que tous les textes publiés dans cette collection abordent des sujets sociétaux forts. Souhaitez-vous que Des écrits pour la parole deviennent un espace d’expression politique pour les autrices et auteurs naviguant entre les genres artistiques ?

A mon sens, la littérature n’est pas un « espace d’expression politique ». Ce n’est pas un panneau d’affichage électoral ni un meeting. Si elle le devient, cela signifie dès lors sa récupération. Son utilisation à des fins de propagande, de manipulation. Dès qu’on instrumentalise la pensée, on refrène l’imaginaire, on le réprime, on le canalise. On bride l’énergie révolutionnaire, tout potentiel subversif. La littérature doit rester un espace qui permet la réflexion, la distance. Un laboratoire de l’imaginaire social, comme disait Wolfgang Heise. A partir de là, elle devient politique, un espace de lutte, intime et collective.

Ce qui importe est de créer par la fiction des rapports contradictoires, faire exister des littératures de conflit (et conflit ne signifie pas combat), qui ne soient pas justement linéaires, lisses, bien pensantes et rassurantes. Mais de naviguer à contre-sens, faire surgir des aspérités, des lignes de tension, des non-dits et des pans de l’histoire et de la conscience collective (si elle existe ?) en tout cas des mémoires, laissés dans l’ombre. C’est cela le politique. En un mot, refuser le folklore pour une quête du sens, pourquoi pas d’un idéal. Je ne citerai pas les livres qui me font bondir, les fictions plus ou moins autobiographiques, qui ne font que polir les statues et creuser le sillon, entre autre colonial.

En effet, la collection « Des écrits pour la parole«  s’intéresse à des sujets d’ordre politique, économique et social majeurs. Des rapports de classe, de force et d’autorité, des désirs d’émancipation de la norme, de la tradition, de différentes formes de discriminations, d’assignations, le plus souvent structurelles et portées par le corps social, que ce soit chez Kae Tempest, Sonia Chiambretto, Léonora Miano ou Anne Carson, dont l’Autobiographie du rouge est paru le 18 septembre.

Ce qui est beau dans cette collection est sa manière d’exister peu à peu, de se définir au rythme et au diapason des textes édités. Il n’y a pas de ligne préconçue, elle s’invente d’elle-même. Il y a chez elle à la fois une nécessité de la forme et son entière malléabilité. D’une œuvre publiée à l’autre, la plasticité du matériau est immense. Aucune forme d’expression ne se ressemble. Aucune page n’est formellement identique. Même le format a été légèrement modifié pour le roman en vers d’Anne Carson, pour épouser la longueur des vers et ne pas assigner le texte à un format préétabli. L’esthétique est, elle aussi, politique.

Comment se construit le choix éditorial de cette collection ? Vous dites qu’elle n’a pas de ligne préconçue. Est-ce que cela veut dire que votre découverte d’un texte le projette directement dans cette espace de liberté qu’elle est ?

Oui c’est une projection immédiate, sans que la collection ne se réduise à une surface de projection de thématiques ou de sujets actuels (ou pire : d’actualité). En un sens, ce sont les textes qui dictent leur ligne de conduite à la collection, qui font à proprement parler la ligne éditoriale.

Claire Stavaux ®Jean Louis Fernandez
Claire Stavaux ®Jean Louis Fernandez

Cette collection j’en ai eu l’intuition, sans savoir où elle irait. Je tiens à lui laisser cette liberté, son autonomie propre, sans chercher à trop la définir, l’emprisonner derrière des concepts ou un style. Les nouveaux anciens, le premier opus, en sont le premier souffle, la collection s’épanouit sous son égide. Cette première parution (en 2017) mêle l’épique, le dramatique et le poétique, elle est dans une narration d’une retentissante oralité, revendique dans chacune de ses paroles le récit ancestral, la filiation au mythe (« dans les temps anciens … »).

Son tempo, pulsé, cadencé, invite à la profération. Cette œuvre est puissamment moderne, tout en rendant hommage aux anciens, en montrant en quoi nous sommes des héritiers des anciens dieux, du fait même de nos passions. Et à travers la déshérence des sociétés modernes, capitalistes, individualistes, destructrices des éléments naturels, gentrifiées et hyperactives, fait entrevoir de la lumière. C’est une poétesse de la lumière qui perce le bitume, pour réenchanter la noirceur des vies contemporaines. Les textes de ses albums musicaux, je pense notamment à Let Eat Them Chaos, que l’on éditera en 2020, sont aussi des plongées dans des vies urbaines, aux prises avec d’immenses écarts de richesses, profondément solitaires.

La démarche est très proche du geste carsonien. Anne Carson aussi part du mythe pour dire la modernité dans ses affres et ses splendeurs. Autobiographie du rouge donne corps à un être mythologique, Géryon, qui devient le miroir de l’humanité moderne. De la solitude amoureuse, le désespoir d’être abandonné par Héraclès, d’une monstruosité sublime. C’est cela précisément qu’elle raconte : la beauté du monstrueux, l’amour vécu depuis la marge. Sa grande force est de donner à vivre ce désir en dehors des normes, en s’affranchissant elle aussi de la norme littéraire, en l’occurrence lyrique, avec ce roman en vers. Une forme limpide, fluide, déroutante, avec des éclats chromatiques affolants de beauté. Du rouge volcanique. Un hommage à la photographie comme promesse de métamorphose. À mes yeux, les liens organiques entre ces deux textes (Autobiographie du rouge et Les nouveaux anciens) sont évidents, même s’ils sont formellement très différents. Leur dissemblance formelle est leur gage de liberté, de singularité.

Cette singularité émane aussi des deux textes de Sonia Chiambretto avec un parti pris formel fort : une écriture verticale, dressée sur la page, jamais imposante, mais debout. Sonia est debout quand elle lit, son écriture l’est aussi. Elle fait s’entrechoquer des discours pour en donner à entendre la construction, la violence, le formatage, la brutalité. Que ce soit à l’école de police dans Polices! ou à l’école hôtelière dans Supervision, au sein de l’une ou l’autre brigade. Et cela d’une voix mince. Avec peu de mots. Juste le nécessaire. Sa voix est juste. Juste là. Cette délicatesse est rare.

Elle fait écho à celle de Carson ou de Tempest. Ses listes sont vertigineuses, elles donnent à entendre l’indicible, quelques noms, des objets, types de couteaux de cuisine ou noms de noyés sur les quais de Seine. Elle part d’archives qu’elle réagence, en délivrant ainsi la poésie brute des énoncés et du blanc typographique. Sa radicalité formelle – elle se méfie qu’il y ait « trop de mots » – est parente de la poésie objectiviste américaine dont elle revendique l’héritage et qu’elle m’a faite découvrir. Des œuvres puissantes, mélodieuses et écrites à l’os. Politiques.

Et Miano ? Tout aussi puissante, mélodieuse, cinglante. « Si tu te sens morveux, mouche-toi mais pas sur moi ! ». Ce qu’il faut dire est une invitation à habiter ses spiritualités, loin des assignations et des enjeux de pouvoir. Requiem pour une vieille Europe des privilèges, ces trois chants sont à lire à voix haute. Tout comme Chiambretto, non sans ironie, elle montre combien la langue charrie les héritages, est un enjeu de représentations du pouvoir en place, de l’ordre établi, un carcan spirituel. Que sur elle repose la possible reconquête de mémoires par celles et ceux qui en ont été dépossédé.e.s.

Pour toutes ces raisons et bien d’autres que je ne saurais énoncer, mais qui sont palpables dès qu’on ouvre les ouvrages, ces œuvres sont publiées dans cette collection qui n’aspire qu’à les laisser dire. Parler d’elles-mêmes. Éprouver leur propre plastique. Et cette liberté n’a rien à voir avec l’hybride, terme affreux. Elle est plutôt de l’ordre de l’insaisissable, de la résistance du matériau. J’aime beaucoup ces phrases d’Heiner Müller :

« Il s’agit plutôt d’être complexe et difficile pour que les choses ne puissent pas être réduites rapidement à une signification. Plus une chose est incompréhensible, plus elle est difficile à intégrer dans l’utilité économique et dans le processus de consommation. »

J’espère tout de même que l’on perçoit les enjeux de cette collection.

Est-ce que vous espérez, comme je l’imagine pour les pièces de théâtre que vous publiez, que des comédiennes ou des comédiens s’emparent de ces textes sur scènes ?

Non, cela vous étonnera peut-être : je n’ai pas du tout cet espoir pour les textes de la collection Des écrits pour la parole. Même si ces écrits portent en eux l’oralité, sont des performances écrites, ce n’est pas leur devenir scénique qui les caractérise, mais plutôt leur autonomie. Leur entière liberté de mise en voix. Bien entendu, les comédiens et comédiennes vibrent à leur lecture.

C’est à ce jour la seule collection de spoken word dans le paysage éditorial d’expression française. Elle marquera un tournant et d’autres maisons d’édition viendront s’inscrire dans son sillage. J’y vois le signe de son importance, de sa vitalité. Si d’autres s’en emparent, c’est stimulant pour la créativité, cela me pousse à aller explorer d’autres formes, d’autres manières de faire dire les mots. Il n’y a que de cette manière que je renouvellerai l’écriture de l’oralité.

A vrai dire, cette fameuse question de la scène est devenue ces dernières années une énigme, et une rengaine. La scène contemporaine est plus que jamais un lieu d’exploration de voix, de dialogue entre les disciplines artistiques, d’émergence d’écritures (hors texte théâtral). On peut alors s’interroger sur la destination du texte de théâtre de manière générale. La scène n’est plus forcément sa destinée. (L’a-t-elle toujours été ?) Le texte de théâtre n’est plus l’horizon d’attente des metteur.e.s en scène, qui n’en lisent plus (c’est plutôt cela que je regrette) et projettent leur imaginaire et désir de création dans des textes de fiction autre. En un sens, s’il ne s’y réduit plus, il peut aspirer à un déploiement plus large.

Pourquoi ce pincement au cœur chez certain.e.s auteur.rices de théâtre qui considèrent leur texte comme non advenu à l’être, s’il n’est pas monté et pris en charge sur une scène par des comédien.ne.s ? C’est une manière ancienne, selon moi, d’envisager le texte théâtral. Ce n’est pas la seule scène qui le fait exister, même s’il est écrit pour elle. Nous avons au catalogue de L’Arche d’immenses textes édités, même récemment, qui n’ont pas été créés, ne le seront peut-être jamais. En tout cas, à notre époque. Cela n’enlève rien à leur puissance, leur justesse, leur beauté.

Plutôt que vouloir rester un lieu de résistance aux formes en déplorant une mort annoncée, c’est un formidable tremplin pour faire exister d’autres formes. Il n’y a rien de dramatique là-dedans, c’est une évolution normale des pratiques, un besoin générationnel de renouvellement des esthétiques. Il n’y a pas à déplorer que le texte théâtral soit le mal aimé de la création contemporaine, c’est signe de sa nécessaire transformation. Qu’il meure s’il doit revivre. Il est et restera une parole brute, prise sur le vivant, dans l’énergie même de sa respiration. Un puissant levier social et politique. Un lieu de démantèlement des pouvoirs. Le théâtre est mort. Vive le théâtre.

La collection regroupe pour le moment que des autrices. Est-ce un choix ou un heureux hasard ?

C’est plutôt un heureux hasard, le seul choix qui prévaut est celui des textes. La collection n’est pas dédiée à des voix de femmes, même si ce sont des autrices qui la composent pour le moment. D’ailleurs pour la quatrième rentrée littérature d’automne consécutive, ce sont des femmes qui sont éditées (Kirkwood, Chiambretto, Larose-Truchon et Carson en 2020 ; après Zeniter, Skalova, Sanchez, Miano et Carson en 2019). Là encore aucun geste délibéré de ma part, aucune récurrence préméditée, si ce n’est l’intention de faire entendre ces voix et leur mise en écho, c’est cela qui m’importe, la manière dont les espaces et les époques tissent du lien, se croisent de manière plus que signifiante. L’acuité de ces autrices, leur force politique sans étendard brandi. Leur fureur.

®Jean Louis Fernandez
®Jean Louis Fernandez

Les deux prochaines sorties de la collection ne dérogent pas à la non-règle puisque ce sont (encore !) deux femmes qui seront éditées : Nicoleta Esinencu et son dyptique Évangile selon Marie et Apocalypse selon Lilith en février prochain, puis à l’automne Retour de la préfecture de Jessica Biermann. Des textes qui se dressent contre les violences culturelles, physiques, politiques et symboliques, que ce soit la Bible, ou plus précisément la tradition liturgique chrétienne en Moldavie et l’oppression subie par les femmes, ou la préfecture de police en France. Ils sont des chants de libération par la parole, déconstruisant des piliers représentatifs de l’autorité, du patriarcat, de ce qu’on appelle « l’ordre établi » dans un monde occidental essoufflé, en faveur d’une reconstruction poétique du monde, d’une ouverture à l’autre. Et oui, si c’est encore possible d’y croire, en une forme de solidarité. Alors déstabilisons l’ordre établi.


Vous pouvez retrouver l’ensemble de la collection Des écrits pour la parole sur le site de L’Arche éditeur. Merci à Claire Stavaux pour sa générosité.

Prochain arrêt le Bronx et autres pièces Sonia Sanchez

Il faut bien que je l’avoue, j’ai voulu découvrir le théâtre de Sonia Sanchez par remords. J’avais cru avoir découvert une partie importante du théâtre afro américain avec Gem of the Ocean d’August Wilson paru aux solitaires intempestifs. Mais il me fallait réaliser qu’August Wilson ne représente que la partie visible de ce théâtre bien plus diversifié. Avec Sonia Sanchez, j’allais pouvoir découvrir l’écriture d’une femme afro-américaine très engagée dans la lutte pour l’égalité. Je reste impressionné par la puissante liberté qui se dégage de Prochain arrêt le Bronx et autres pièces paru à l’Arche éditeur. Dans un monde idéal, je ne me serais pas intéressé à August Wilson avant de découvrir Sonia Sanchez. D’autant plus que ses pièces sont fortement liées à son travail poétique. Si vous suivez ce blog, vous connaissez mon intérêt pour le rapport entre théâtre et poésie.

Le théâtre de Sonia Sanchez laisse une forte impression de vitalité. Elle écrit pour la scène afin d’élargir ce qu’elle ne peut pas faire avec la poésie, l’écriture se déployant vers le dialogue et le mouvement. Dans l’un des trois essais qui clôt l’ouvrage, elle explique «  Mais quel que soit l’endroit d’où j’écris, quelle que soit la question posée, je considère que je suis là pour aider à mettre au jour la vérité du monde. ». Cette vérité, c’est celle éprouvée en tant que femme noire américaine ayant grandie dans la deuxième moitié du XXème siècle. L’oppression du peuple noir se retranscrit dans son écriture théâtrale. C’est un geste de révolte qui à chaque page, chaque mouvement s’élève et vise juste.

Toutes les pièces de ce recueil démontrent la complexité du monde. On y réfléchit à la fois les enjeux de celles et ceux qui luttent et le mécanisme de l’oppresseur. Les femmes noires sont beaucoup plus meurtries par la logique du racisme qui sévit aux Etats-Unis. Le féminisme est un combat supplémentaire et les contradictions des hommes luttant pour l’égalité s’étalent aux grands jours dans ce théâtre. On ne voudrait qu’une seule chose, voir ces dialogues, ces personnages se mettre en mouvement sur une scène. Mais il faudrait déjà que le travail de Sonia Sanchez soit reconnu en France.

Avec cette traduction de Prochain arrêt le Bronx et autres pièces, Sika Fakambi et L’arche éditeur font un grand pas pour la considération de l’œuvre de Sonia Sanchez. Mais nous sommes déjà bien en retard. Mon premier élan de découvrir August Wilson plutôt que cette artiste militante ayant une conception plus vivifiante du théâtre me pose des questions éthiques. Je ne m’étalerais pas dans mes remords. J’entends comme en désagréable écho le discours de ceux, criant au politiquement correct, qui ne s’ouvrent pas et ne remettent pas en cause les profondes inégalités de nos sociétés occidentales. Mes seules armes pour agir contre cela sont ma curiosité et ma capacité à la transmettre. Ainsi, je vous incite vivement à lire Sonia Sanchez et si vous le pouvez la mettre en mouvement sur une scène.

Prochain arrêt le bronx et autres pièces de Sonia Sanchez

Traduit par Sika Fakambi

Paru à L’Arche éditeur, le 17 septembre 2010

Joël Pommerat repense la perte à travers Cendrillon

Je ne me serais jamais intéressé de plus près à certains artistes sans cette période particulière. C’est le cas pour le dramaturge Joël Pommerat que je connaissais de réputation et dont je ne me faisais que peu d’idées de son travail. Une amie m’a conseillé de regarder Cendrillon. Alors mon intérêt s’y porta. Adapté aux enfants comme aux adultes,  le Cendrillon de Pommerat véhicule un message qui encore une fois résonne fortement en ce moment. Il n’est pas le même que celui du conte originel, bien au contraire. Connu de tous, Cendrillon est ici un moyen de parler du rapport à la mort et à la vie mais aussi de la transmission.

C’est la première fois que je regarde du théâtre filmé, non pas une captation mais un réel travail filmique dirigé par Florent Trochet. Le film semble se plier aux règles inhérentes au théâtre et le montage et la position de la caméra jouent des rôles importants dans l’appréciation de la pièce. Il n’y a pas ici de public ni d’éléments me permettant de penser que je vis virtuellement l’effet d’un spectacle vivant. Ce film ne peut que me donner une vague idée de ce qu’a pu être les représentations de Cendrillon en 2011 (date de sa création).

Les thématiques de la mort et plus précisément de la disparition résonnent mais sont proposés avec un angle salvateur. Le message est simple, même si l’histoire commence d’une mauvaise compréhension de celui-ci. La jeune fille nommée Sandra n’a pas compris ce que sa mère mourante lui a dit sur son lit de mort : penser à elle toujours avec le sourire. Deux rapports à la perte se dévoilent, celui de Sandra et celui du prince à qui l’on cache la mort de sa propre mère. Joël Pommerat nous dit qu’il ne faut pas que la mort nous hante ni s’en faire une illusion. 

Tout semble dans ce Cendrillon être réinventé pour parler de thèmes universels mais qui restent contemporains. Le prince n’est pas charmant, c’est un jeune homme interprété par la comédienne qui joue l’une des deux sœurs. La belle-mère est insupportable mais a en elle ce désir de rester jeune. La figure du père est aussi à réfléchir, étant plus démunis que jamais et impuissant face au traitement de la belle-mère envers sa fille. Toutes ses transformations font de Cendrillon une pièce contemporaine avec un univers décalé et absurde. Le rire y est salutaire sans être inconscient du côté tragique de son histoire.

En somme, Cendrillon de Joël Pommerat est un objet hybride entre conte et récit teinté d’absurde ayant un message fort pour toutes générations. Le rapport à la perte est un apprentissage qui se fait à n’importe quel âge. Des œuvres théâtrales comme Cendrillon permettent à tout un chacun d’appréhender le monde de manière plus sereine.  

Reprendre son Souffle et vivre

Non ce n’est pas la même chose de voir une pièce de théâtre dans une salle que de la voir sur sa télévision. Je me suis laissé croire à un aspect similaire du spectateur virtuel et du spectateur normal. Il m’a manqué à la vision de Souffle de Tiago Rodrigues : la communion des applaudissements et de se retrouver ensuite dans le hall du théâtre. Mais cela n’empêche pas d’apprécier une mise en scène que je voulais voir depuis longtemps et que seule la captation permettait de me faire une idée des effets qu’elle produit. J’avais déjà lu et chroniqué ici-même Souffle de Tiago Rodrigues et j’avais dit cette phrase : « Malgré tout,  je me demande si l’optimisme n’est pas plus subtilement perceptible dans la vision de la mise en scène qu’à sa lecture. ». C’était vrai, une lecture ne remplace pas le rythme d’une mise en scène.

Souffle met à l’honneur Cristina Vidal la souffleuse du théâtre national D. Maria II de Lisbonne. J’ai déjà parlé de sa construction en poupée russe, plaçant les comédien-e.s dans des tranches successives d’histoires. Tiago Rodrigues s’amuse en rendant hommage à cette femme, à son métier et plus globalement à l’ensemble de l’art théâtral. Il m’avait échappé à la lecture l’aspect très drôle de certaines scènes, où Cristina Vidal devient celle qui tire les ficelles malgré les performances d’un mauvais comédien. Sa personnalité est éclairée malgré sa volonté de rester dans l’ombre. Toute la mise en scène semble vouloir lui donner la lumière qu’elle mérite et rendre sa puissance au théâtre.

Voir Souffle quelques années après l’avoir lu permet de se rendre compte de l’importance du rythme dans un spectacle. Ce que je n’avais pas pu ressentir à la lecture m’a sauté aux yeux en voyant la captation : l’énergie de toutes les personnes sur le plateau et l’inventivité à la fois sobre et ingénieuse de la mise en scène. Souffle ne peut être apprécié que comme cela, par  sa farouche volonté de « Rester en vie » comme le dit un monologue poignant du directeur. Celui-ci résonne d’ailleurs doublement durant la période que nous vivons.

La possibilité de continuer à faire vivre virtuellement des lieux et des passions comme le théâtre, c’est faire de nous des vivants. C’est nourrir nos vies d’histoires liées à la mort pour y trouver le courage de vivre.

Doreen : approcher l’émotion du spectateur

J’ai ressenti une vraie émotion durant le visionnage de Doreen de la Cie Lieux dits. Il s’agit sans doute d’une émotion parallèle à celles des spectateurs qui y ont vraiment assistés. Voir un spectacle depuis chez soi est une expérience de renouement avec le commun d’une salle de théâtre : approcher de manière virtuelle un même trouble que ressentie dans un autre espace-temps. Doreen bouleverse parce qu’elle inclut vraiment le spectateur dans le lieu où se déroule l’histoire. Nous sommes effectivement dans la maison d’André Gorz et Doreen Keir, où on assiste à leur amour, leurs contradictions et cette maladie incurable de Doreen qui rend les choses plus douloureuses.

David Geselson et Laure Mathis © Charlotte Corman

Au début du spectacle, le couple accueille comme il se doit les spectateurs dans leur demeure, les invitant à s’installer et proposant des boissons. Ainsi dans cette ambiance chaleureuse, Gérard alias Michel plus connu sous le nom d’André Gorz et Doreen évoque ce qui fait le ciment de leur amour. David Geselson n’adapte pas Lettre à D de manière classique. Le livre d’André Gorz est ici prétexte à produire une réflexion sur une femme dont on ne connait que peu de choses et qui pourtant à une place importante. André Gorz a exprimé dans la lettre le fait qu’il ne pouvait vivre sans elle mais David Geselson, qui le joue, montre toutes les contradictions d’un homme passionnément amoureux, résolument engagé mais qui reste impuissant à la détresse de sa femme.

Il me semble que David Geselson et Laure Mathis (qui joue Doreen) ne font pas ici un théâtre intellectuel mais plutôt affectif sur la condition de vie d’une femme malade. Peu importe que ce soit André Gorz et sa femme, l’essentiel est dans l’expression de cette douleur qui vient meurtrir la vivacité d’un amour. Derrière le D de La lettre, qu’a voulu Doreen pour se préserver, se cache l’inconnu d’une vie masquée par la vie célèbre de son mari. J’ai vu à travers le travail de la Cie Lieux dits quelque chose qui réfléchit au-delà de la gloire de tel écrivain ou même du réel de ce livre. Le spectacle nous raconte tout simplement un amour et un rapport à la mort.

Laure Mathis © Charlotte Corman

Le discours final de Doreen est bouleversant. Durant cette séquence, je voyais derrière elle le visage d’une spectatrice émue. Je pus ainsi communier, pardonnez-moi ce langage religieux, dans un même lieu et temps fictifs. Tout l’intérêt du spectacle réside en cette invitation faite par le couple au public. Ainsi l’envers d’une œuvre littéraire et de la vie d’un couple de gauche se voit transposer dans l’imaginaire d’une salle de spectacle. Les pensées confuses d’André Gorz sur son engagement que vient moquer à plusieurs reprises Doreen font écho à toute une génération. Celle-ci milita en oubliant que l’intime est toujours politique.

Entretenir sa passion et découvrir Phia Ménard

Continuer à nourrir sa passion est en ce moment plus que nécessaire. Un ami de confiance m’a relevé la tête de l’eau et m’a encouragé à continuer d’écrire sur ce blog. Il m’a aussi invité à rejoindre le groupe Facebook « Vidéothèque de spectacles solidaires » et se fut un véritable coup de cœur. Ce groupe recense toutes les captations de spectacles disponibles gratuitement sur internet. C’est ainsi que j’ai pu voir le spectacle de Phia Ménard, qui s’appelait à l’époque Philippe, intitulé P.P.P. qui veut dire Position Parallèle au Plancher. Je n’avais jamais vu de spectacle de cette artiste, m’y intéressant de loin pour son lien avec la région Nantaise et connaissant une amie danseuse ayant travaillé pour elle.

P.P.P. © cie non nova

Donc, je pris place dans mon canapé comme j’aurais pu m’installer dans une salle de théâtre. On voit dans cette pièce un être naviguant dans un univers glacé, d’abord assis sur un bloc de glace. Sur le plateau tombe de manière irrégulière des boules de glace. Cela provoque un effroi du spectateur, qui se dit que la personne sur scène est en danger. Et pourtant Phia Ménard y évolue malgré tout, jouant avec la glace pour mieux retranscrire son désir de changement. Ce spectacle est le moment d’une transition : celui entre l’art du cirque et le théâtre performatif.  L’artiste venait de cette discipline à l’origine. Mais il est aussi gorgé d’un désir de changement d’identité sexuelle.

Phia Ménard était à l’époque encore un homme nommé Philippe. P.P.P. reflète ce désir car le corps que nous voyons sur scène est hybride. On sent qu’il tend vers une féminité. La fin du spectacle nous laissera comprendre que les choses sont plus difficiles que l’on ne croit. Tout dans le jeu prouve ce désir, cette tentative de se rapprocher et de s’approprier le corps féminin. J’ai ressenti toute la complexité que Phia Ménard montre et qui est amenée par le désir de changement de sexe. Dans la performance physique associée au cirque et à la danse, il y a la réappropriation de son identité de genre qui ne lui pas a été assignée à la naissance.

Voir ce spectacle m’a fait du bien, autant intellectuellement que physiquement. J’y ai retrouvé le plaisir du spectateur malgré la virtualité de cette condition. On peut l’expliquer par une captation subtile qui place le regard là où il aurait été si j’avais été dans une salle. L’intérêt des captations est évident durant une période comme celle que nous vivons. Mais elles le sont aussi en n’importe quelle circonstance. Elles permettent pour chaque artiste de montrer l’évolution de leurs travaux aux spectatrices et spectateurs et ce quelle que soit la temporalité.

Quand je retournerai dans les salles, j’aurai sans doute la chance d’aller voir le futur spectacle de Phia Ménard. Je pourrai me dire alors que je connais déjà son travail en partie grâce à la captation. Je ne serai pas le même spectateur que celui qui n’aurait pas persisté à nourrir sa passion.

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